<< JE VAIS TE TOUCHER >>
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Il était pile deux heures du matin quand Mariam reçu l'appel de Yann. Il venait de passer une bonne soirée avec certains des amis qu'ils avaient en commun et lui racontait les derniers potins de leur cercle amical.
Mariam vêtue de sa robe de chambre bleue, ses cheveux crépus en bataille, avait terminé sa soirée devant l’écran de sa tablette quant à elle, cette journée de samedi, elle l'avait entièrement passée à revisionner les 2 saisons d'une série datant des années 90. Et à peine s'apprêtait elle à s'endormir que son ami Yann, l'avait appelé ; la voix enrouée et le rythme lent, il se trouvait à l'arrêt du bus de nuit 66, pressé de rentrer chez lui. Cependant, au bout d'un moment, alors qu'ils conversaient, Mariam entendit une voix dans le fond. Elle fronça les sourcils, Yann ne paraissait pas y faire attention, et c'est tout simplement qu'elle imagina qu'un groupe de personnes devaient attendre près de lui à ce même arrêt, bien que ne lui parvenait qu'une seule voix et non le brouhaha de conversations de fond. Mais si d'abord, les mots étaient inaudibles, très rapidement, ils semblèrent se rapprocher, elle pouvait clairement entendre la voix d'un enfant répéter malicieusement, sans cesse « Je vais te toucher ».
C'est quoi ce gosse qui braille qu'il va toucher ? Questionna-t-elle.
Quoi ?
Ben la voix du gosse près de toi.
Y'a pas de voix.
Si j'entends un gosse qui dit « Je vais te toucher ».
Mais non, j'te dis y'a personne à côté de... AAAH.
Le cri que Yann poussa la fit se redresser sur son lit. Il raccrocha immédiatement. Mariam se leva complètement, et le cœur battant, elle rappela son ami. Il ne décrocha pas. Elle réessaya de nouveau, puis encore. Aucune réponse. Se posant lentement sur son canapé, elle s'interrogea : « C'était pas une blague, si ? »
Son cri lui avait glacé le sang et si c'était une blague alors il l'avait bien eue, Mariam était troublée. Elle réessaya d'appeler, dix minutes environs passèrent depuis que Yann avait subitement raccroché. Pas de réponse, ça sonnait mais personne ne décrochait. Il était presque deux heures trente du matin. Mariam commençait à s'inquiéter. « Non c'était pas une blague, il avait l'air bien trop crevé pour tenter ça. »
Elle tenta d'appeler Malik, un ami qui venait justement de passer la soirée avec Yann.
Malik décrocha à la quatrième sonnerie, répondant d'une voix presque endormie.
Ouais c'est qui ?
Ma, Malik ?
Umm...
C'est Mariam, j'te jure faut que tu m'aides, il s'est passé un truc chelou avec Yann.
Il s’éclaircit la voix d'une manière qui indiquait qu'il était attentif.
Un truc chelou comment ?
J'étais au téléphone avec lui à l'instant et d'un coup, il a poussé un cri de malade, mais quand je te dis un cri de malade je te jure que c'était flippant ! Et depuis il répond plus au tél.
Ah mais il t'a fait une blague. Laisse-le, il est fou, t'inquiète, c'est trop dans ses délires ça aussi.
Non, non, non, non, non ! Malik, crois-moi, je-te-jure, c'était bizarre. Avant ça y'avait une voix derrière lui qui disait un truc du style, je vais te toucher.
Quoi ? Je vais te toucher ? Hé sérieux les gars il est presque trois heures du mat' j'ai pas l'temps pour vos blagues !
Non je ne blague pas, crois moi.
Mais à peine eut elle le temps de le convaincre que Malik avait raccroché. Et bien évidemment au rappel, elle tombait directement sur son répondeur.
Mariam rappela le mobile de Yann et après deux sonneries, on décrocha.
Yann ? Yann ! C'est toi ?
Heu... Non, je, je...
Qu'est-ce qu'il t'es arrivé ? Pourquoi t'as crié ?
Heu... Ecoute, écoutez, je sais, je sais pas. J'ai...
La voix était masculine, pâteuse, désorientée, mais ce n'était pas Yann…
C'est qui au téléphone là concrètement ?
J'ai, j'ai trouvé ce téléphone là, là, ici, là. Là, par, parterre, là, là, tout de suite, là quand j'suis arrivé. Hou ! Je crois que je suis trop stone pour, pour discuter.
Super ! Manquait plus qu'ça ! Dites moi juste, s'il vous plaît, dites moi s'il y a quelqu'un près de vous à l'arrêt du bus.
Quelqu'un ? Ne, Noon. Non, y'a personne.
Sûr ? Ecoutes JR Ewing, je sais que t'es bien beurré mais c'est important, là t'as le portable de mon ami, et il était à cet arrêt tout à l'heure quand... Oh mon dieu !
Mariam ne pouvait pas en croire ses oreilles. « La voix... » murmura-t-elle.
La voix de l'enfant se faisait de nouveau entendre à l'autre bout du fil ; la voix d'un petit garçon, répétant sans cesse malicieusement :
« Je vais te toucher ».
Mon Dieu ! Ok, JR, regarde autour de toi et dis-moi qui tu vois maintenant !
Main, maintenant ?
Oui, tout de suite !
Ben, ben, ben y'a...
Ben, ben quoi ? Y'a quoi ?!
Ben, ben, y'a, y'a...
Quoi ?! Y'a quoi JR ?!
Ben y'a personne.
La voix de l'enfant se faisait de plus en plus forte dans le combiné.
C'était exactement comme la première fois, et les palpitations de son cœur lui disaient bien que ce n'était pas une blague. Mariam avait peur. Une chose malsaine se passait à cet arrêt de bus. Ses mains tremblaient, des larmes lui montaient aux yeux sans qu'elle n'ait réellement envie de pleurer. Pourtant, elle n'était pas sûr de ce dont il s'agissait.
Ok, continues de regarder. Non, non, d'ailleurs tu sais quoi, bouge !
Quoi ? Je, je bouge ?
Oui, va-t-en, cours, ne reste pas là ! Va-t-en !
Quoi ? Mais, mais, mais le bus là.
Non JR y'a pas d'bus aujourd'hui ! Ils font grève !
La voix se rapprochait encore.
Oh ben, ben, alors je pars.
Oui c'est ça ! Barre-toi. Y'a pas de bus. Cours !
Je, je cours ?
Oui, cours. Cours vite !
Au bout de quelques secondes, elle entendit comme des bruits de frottement et des pas raisonnant dans une rue visiblement désertée. Mais le plus important est que la voix se faisait lointaine, de plus en plus, jusque disparaître. Puis ça raccrocha.
Elle rappela maintes fois mais n'eut aucune réponse. Il était quatre heures du matin à présent et Mariam se demandait si elle devait alerter la police. Si oui, qu'est-ce qu'elle leur dirait hein ? Autant que Malik personne ne croirait à son histoire de voix d'enfant.
Pourtant, il fallait bien faire quelque chose...
A sept heures, après une nuit blanche d'angoisses, elle s'était résolue à régler cette histoire une bonne fois pour toutes. Elle s'était lavée, habillée d'un jean noir, d'une chemise verte olive et de sa veste en jean noire, avait mis ses baskets et pris son sac en fausse peau de serpent vert puis s'apprêtait à sortir. En refermant la porte d'entrée de son appartement, elle fit une longue pause entre les deux tours de clé, un mauvais pressentiment la tenait tout comme l'impression de déjà vu plus tôt alors que devant le miroir elle avait scruté chaque partie de sa peau noire. Ses grands yeux marrons s'étant attardés sur ses lèvres pulpeuses, crispées alors qu'elle arrangeait ses cheveux crépus et bouclés en chignon haut. Elle semblait comme sortie d'elle-même, lointaine.
Un pied hors de la réalité ou au contraire trop proche de la vérité.
JR, MARIAM ET UNE FLIC
Le commissariat lui parut bien calme en ce dimanche matin.
Mariam s'était présentée à un officier à l'accueil, il lui avait demandé la raison de sa venue. Elle raconta tout comme elle l'avait vécu, sans chercher à cacher quoique ce fut bien que telle quelle, l'histoire pouvait sembler saugrenue. A des moments, l'officier faisait des grimaces d'incrédulité mais elle ne s'était pas découragée. Puis quand elle eut fini, sans commenter, il lui demanda d'attendre.
Après une longue attente, Mariam fut convoquée à l'étage pour être de nouveau entendue. On la présenta à un inspecteur, une très belle femme blonde, des yeux bleus en amandes et un nez pincé sur un visage fin qui manqua néanmoins de lui écraser la main en la serrant. Sans doute qu'elle se sentait obligée, à cause de son aspect physique, de rappeler par la sorte qu'elle prenait sa fonction très au sérieux et était très capable de la tenir.
Je suis l'inspecteur Anna BALKOWIK. Prenez place et de nouveau, racontez-moi tout ça.
Assises dans un petit bureau un café à portée de main, Mariam raconta de nouveau tout ce qu'il s'était passé. Contrairement à son collègue, l'inspectrice semblait très à l'écoute et hochait la tête d'approbation de temps à autre. Puis quand Mariam eut fini l'inspectrice BALKOWIK alla droit au but ; elle empoigna un téléphone mobile se trouvant dans un sac en plastique transparent sur son bureau et demanda :
Est-ce que ce portable est celui de votre ami ?
Mariam, le regarda fronçant les sourcils.
Oui ça pourrait l'être, il est de la même marque en tous cas.
Appelez.
Pardon.
Appelez le numéro de votre ami.
Mariam sorti son portable de son sac et composa le numéro de Yann.
Le téléphone portable sonna dans le sac en plastique.
Oh, c'est le sien ! C'est mon nom qui s'affiche sur l'écran ! Vous avez retrouvé mon ami ?
Non. Malheureusement. D’ailleurs si vous calculez bien votre ami n'était pas la dernière personne à avoir le portable.
Oui c'est vrai, c'est l'homme soûl, c'est l'autre...
Il est passé ici. Il a déposé le portable à l'accueil, et est reparti tout aussi beurré qu'il était. Mon collègue a quand même réussi à obtenir quelques informations de sa part même s'il n'était pas en état de remplir un formulaire. Nous irons à sa rencontre plus tard. Pour le moment levez-vous.
Mariam s'exécuta alors que l'inspectrice enfilait un manteau rembourré aux couleurs de son uniforme officiel.
Je sais que vous y êtes déjà passée mais de nouveau, nous allons chez votre ami voir s'il y est.
Mariam trouvait embarrassant d'être assise à l'arrière du véhicule de police, après tout, c'était une femme noire et les rues commençant à se remplir de monde, toute mauvaise interprétation était possible.
Bien vite, elles arrivèrent à l'appartement, l'inspectrice frappa, sonna, frappa de nouveau, d'une main de poigne sans équivoque, puis elle remarqua la porte du vide ordure, elle l'ouvrit s'y engouffra refermant la porte derrière elle. Mariam attendait sans mot dire, l’entendant trifouiller derrière la porte du vide ordure. Le cœur serré, elle soufflait comme pour le dénouer.
Au bout d'un moment l'inspectrice revint avec une clé à la main lançant : « Yen a toujours une cachée pas loin » elle se permit d'ouvrir.
Entrant dans l'appartement, le couloir était sombre, les autres pièces également, aucune n'alluma, l'inspectrice attendit d'arriver dans le salon pour tirer les rideaux qui étaient fermés. Faire le tour ne prit pas plus de trois minutes, et le constat était triste pour Mariam. « Il n'est pas là » murmura-t-elle alors que l'inspectrice scrutait alentour certainement pour en savoir plus sur le disparu.
De toute façon c'était évident, tant et si bien qu'elle n'avait pas pris la peine d'appeler son nom en entrant. Au fond, elle savait que personne ne répondrait... Yann ne répondrait plus elle le craignait. D'un coup, cela la rattrapa, et elle émit un sanglot avant de se laisser choir sur une chaise près de la table à manger. Elle se mit à pleurer fortement, fatiguée, effrayée.
Le plus important est de savoir la vérité. Lança l'inspectrice.
Elle fit quelques pas vers Mariam puis posa sa main sur son épaule.
« Et trouver ce qu'il s'est passé c'est mon job. » Continua-t-elle.
Elle lui accorda un moment de répit durant lequel elle se permit de faire du café, il y avait un silence étrange donnant l'impression d'être sourd. Et au bout d'un moment un orage éclata. Le salon s'assombrit un peu plus. Elles attendirent dans le silence, puis l'inspectrice passa des coups de fils sur son portable.
Quand elles sortirent de l'appartement, il était trois heures de l'après-midi. Elles se rendaient chez l'homme soûle qui avait trouvé le portable.
Il s'appelle RENAUD Julien. Dit l'inspectrice.
Et à ces mots, Mariam ne put réprimer un sourire, alors c'était vraiment un JR.
Mariam et l'inspectrice arrivèrent dans un quartier huppé où une cadillac sortait du parking.
JR habitait au dernier étage, à leur arrivée, une femme d'entretien sortait du duplex un sac poubelle à la main. « Il vous attend à la cuisine, c'est tout de suite à votre droite ».
Une bonne odeur de cuisson rappela à Mariam qu'elle n'avait rien avalé à part de multiples cafés. Et dans la vaste cuisine, assis face à une large table en marbre blanc, un homme brun portant un tee-shirt à manches courte star wars et un bas de jogging gris, buvait une gorgée d'un liquide qui le fit grimacé.
J'espère que ce n'est pas de l'alcool ! Lança l'inspectrice.
Il sursauta se levant d'un coup de sa chaise son mug manquant de tomber.
Il regarda Mariam, puis l'inspectrice chacune à son tour puis esquissa un sourire presque sadique.
Euh... Bien0.. bienvenues mesdemoiselles.
Non, c'est madame l'inspectrice pour moi.
Et bien entendu l'inspectrice s'empressa d'aller lui serrer la main... pour marquer ses propos.
Au bas mot, il devait avoir vingt-deux ans se disait Mariam, elle qui en avait dix de plus. « Je comprends mieux la qualité de la discussion d'hier soir » pensa-t-elle. Chacun se présenta.
JR les invita à s'asseoir et leur proposa de le joindre à son déjeuner tardif, l'inspectrice refusa, Mariam se permit un steak et des légumes.
Alors c'est toi que j'ai eu au téléphone hier hein ?
C'est ça.
Je me demandais si c'était un rêve jusqu'à ce que le commissariat m'appelle il y a quelques heures pour me prévenir que vous alliez venir me poser quelques questions. A vrai dire, j'ai peu de choses à raconter.
Où était le portable quand vous l'avez trouvé ? Questionna l'inspectrice.
Parterre. Mais en arrivant à la station du bus je ne l'ai pas vu tout de suite. D'abord je me suis assis, et c'est seulement parce qu'il a sonné plusieurs fois que je l'ai remarqué, et que j'ai, j'ai répondu.
Il n'y avait personne, même pas aux alentours ?
Pas un chat, nulle part. Vraiment personne.
JR regardait Mariam avec insistance. Son regard était interrogateur et quelque peu suspicieux. Puis il rompit ce silence étrange :
Alors du coup, est-ce que j'ai le droit de savoir ce qu'il se passe ?
On vous l'a déjà dit, vous nous donnez des éléments pour nous aider à retrouver le propriétaire du mobile. Répondit l'inspectrice.
OK mais mon propos c'est... J'veux dire, pourquoi est-ce que tu m'as dit de courir ? Et en plus, j'ai vérifié, y'a pas de grève de transport.
J'avais peur. Répondit doucement Mariam.
De quoi ? La voix ? La voix tu l'as entendue, j'veux dire vraiment entendue ?
Mariam trouvait qu'il la regardait avec une insistance pleine d'espoirs et d'appréhensions.
Ca ne vous regarde pas ! Conclu l'inspectrice en se relevant.
Elle annonça qu'il avait été très coopératif et qu'on l’appellerait au besoin puis elle ordonna : « On va sur les lieux maintenant ».
JR se leva, elle lui indiqua qu'il ne venait pas et qu'elles sauraient trouver la sortie.
Quand Mariam mit la ceinture de sécurité à l'arrière de la voiture, un frisson lui traversa le corps. Elle n'avait pas envie d'aller sur les lieux. Justement, depuis le début, elle avait lâchement évité d'aller sur les lieux. Mariam était croyante, et croire en Dieu c'était admettre l'existence du diable, alors tant qu'aucune réponse rationnelle n'était donnée à la disparition de Yann, elle croyait qu'une source maléfique était à l'origine de tout cela.
C'était ce qu'elle avait commencé à croire quand elle avait dit à JR de courir et ce en quoi elle persistait de croire.
La pluie tombait toujours. Le temps était morose, et les rues quasi désertes en ce dimanche. Mariam ne connaissait pas la ligne du bus de nuit 66, alors, quand la voiture s'arrêta à la station, elle ne se rendit pas tout de suite compte qu'elles étaient arrivées jusqu'à ce que l'inspectrice lance : « On y est, sortons ».
L'inspectrice claqua sa portière et Mariam resta un instant à l'arrière attendant qu'elle vienne lui ouvrir puisqu'il n'était pas possible d'ouvrir la portière arrière de l'intérieur. Elle jeta un œil sur son portable, il était presque six heures du soir, quand elle releva la tête, elle s'étonna que l'inspectrice ne lui ait toujours pas ouvert ; elle la vit, examiner les alentours de l'abribus sous la petite pluie tombante, si concentrée dans sa fonction qu'elle l'avait sans doute oubliée.
« Tant mieux ». Sans savoir si c'était à cause des cafés ou de la peur, ses mains tremblaient, elle posa son portable sur ses cuisses et se frictionna les bras. De nouveau, elle leva la tête vers l'abribus, mais l’inspectrice n'était plus là. Elle regarda plus en avant, se retourna, les yeux agités, puis tourna la tête vers le trottoir d'en face, elle était là, toujours la tête baissée à regarder aux alentours. Sur le trottoir d'en face, il y avait un autre abribus derrière lequel se trouvait une façade imposante en pierre d'un immense immeuble. Mariam vit l'inspectrice lever la tête vers le haut de l'immeuble d'où ne paraissait aucune fenêtre, et au bout d'un moment après avoir croisé les bras elle sortit son portable de sa poche et appela.
A part le son de la pluie sur les parois du véhicule, rien ne se faisait entendre à l'intérieur. Mariam jetait des coups d’œil inquiets aux alentours, elle avait hâte de rentrer chez elle. Et puis, plus elle y pensait, plus elle avait la sensation qu'il n'y avait plus rien à faire... Yann ne reviendrait pas, elle le sentait bien. Les larmes lui montaient aux yeux, elle les réfrénait comme pour s'économiser et craquer plus tard quand tout serait officiel.
Son portable sonna tout à coup sur ses genoux, elle baissa la tête et observa le nom sur l'écran : Malik. Elle ne répondit pas, ce n'était pas le moment. Ni à cet appel ni aux deux suivants, mais quand elle vit qu'il avait laissé un message, elle l'écouta sur haut-parleur. « Ouais Mary c'est Malik. J'voulais savoir où vous en étiez avec votre blague ! J'ai toujours pas de nouvelles de Yann. Ben rappelle quand tu veux. Au moins donnez-moi une explication sur vos gamineries. Salam. »
Elle poussa un soupir qui l'étrangla presque quand tout à coup la portière s'ouvrit brutalement. « Sortez on y va » lança l'inspectrice.
Où ?
Cet immeuble derrière l'abribus d'en face.
Qu'est-ce que c'est, une usine ?
Non, c'est un hôpital psychiatrique.
Bien entendu, il ne manquait plus que ça pour finir la journée !
Vu le peu de force physique qu'il lui restait encore, Mariam sentait bien que ce tour se terminerait là de toute façon, elle avait besoin de se reposer. Maintenant même ses jambes tremblaient.
Elle sortit toute de même du véhicule.
IL S'ENVOLE DEPUIS LE TOIT
La gardienne bailla d'une manière théâtrale et l'inspectrice la toisa, passant devant elle. Mariam se demandait si elle allait lui serrer la main pour la remercier de sa sollicitude, mais elle n'en fit rien.
Par contre, elle serra la main de la directrice de l'établissement, une femme d'une cinquantaine d'années les cheveux teints en rouge-orangé, qui l'invita dans son bureau. Mariam resta dans le couloir désert, ravie de ne pas croiser un seul occupant en ce lieu. Elle se posa sur un banc au dossier courbé en bois et attendit là. « Cette inspectrice est vraiment zélée, elle blague pas avec son job. Ça doit vraiment être dur d'être belle quand on fait un job sérieux. » Murmura-t-elle. Puis d'une manière naturelle elle répondit à l'envie de s'allonger sur le banc que lui inspira son corps fatigué, elle se recroquevilla, et ferma les yeux.
Quand elle rouvrit les yeux, Mariam sursauta instamment. Le couloir était plongé dans le noir et il n'y avait pas un seul son. Elle devina l’interrupteur sur le mur d'en face, signalé par une petite lumière orange. Elle ne se leva pas tout de suite pour autant. Baillant, poussant un énorme soupir, s'étirant, elle ne savait pas combien de temps elle avait dormi mais ce n'était pas assez de toute façon. Lentement, elle se leva et alla allumer. Une à une les quatre lumières du plafond s'allumèrent. Il fallait qu'elle aille aux toilettes maintenant. Elle se pencha pour écouter à la porte du bureau de la directrice. Quelques sons lui parvinrent. Elle frappa à la porte et entra ; la directrice, se braqua sur sa chaise. L'inspectrice n'était pas là.
Euh...
Elle est allé voir un patient. Chambre 66. Sixième étage. Je lui ai dit que vous deviez vous dépêcher. Il va bientôt être sept heures et c'est l'heure du dîner, après le dîner, les patients prennent leurs médicaments donc plus de discussion possible.
OK. Entendu. Bonne fin de soirée.
Votre visage m'est familier, je vous ai déjà vu ici il me semble.
Non, non pas du tout. Je ne suis jamais venue.
Vraiment ?
Oui, c'est certain.
D'accord, pourtant... Bonne soirée à vous aussi.
Mariam ferma la porte. « Sixième étage, chambre soixante-six, comme par hasard. » pensa-t-elle se dirigeant vers l'ascenseur.
Elle appuya plusieurs fois sur le bouton mais l'ascenseur ne vint pas. Au bout d'un moment, elle repéra l'escalier et monta machinalement.
Arrivée au deuxième étage, elle s'arrêta net. Un bruit de sifflement évolua crescendo puis s'arrêta d'un coup. Un frisson lui traversa le corps, elle se frictionna les bras tandis que ses cheveux se dressaient sur sa tête. La lumière s'éteignit d'un coup. Elle monta rapidement les quelques marches, repéra le voyant orange de l'interrupteur et ralluma. Mariam avait peur soudainement. Elle s'engagea sur les marches suivantes quand un rire furieux retentit en échos dans l'escalier. Elle poussa un cri bref et se braqua contre le mur jetant des regards furtifs alentours. Il n'y avait personne. Tremblante, elle avança la tête dans l'embouchure de l'escalier pour regarder plus haut, une tête apparue au dernier étage. Elle se recula d'un coup d'abord, effrayée, puis regarda de nouveau. La tête n'y était plus et au bout de quelques secondes, des pas descendant furieusement l'escalier se firent entendre. Mariam se rua immédiatement vers la sortie. Arrivée au rez-de-chaussée, elle intima à la gardienne derrière son bureau : « ouvrez ! ». Celle-ci opéra sans mot dire, et Mariam se retrouva dans la rue ; la nuit était tombée et des gouttes de pluie balayées dans un vent froid lui frappèrent le visage. Elle haletait surveillant derrière elle si on l'avait suivie. Et d'un coup, elle se sentit stupide. « Je suis vraiment fatiguée » pensa-t-elle. Tout son corps tremblait, le froid et la pluie n'aidant pas.
Des larmes lui montèrent aux yeux.
« Tant pis, j'en ai marre, je rentre ».
Elle se rendit à l'arrêt du bus 66 bien que le service du bus ne commençât qu'à minuit. Mariam était perdue, elle ne savait plus vraiment ce qu'elle faisait. Elle se posa sur le banc de l'abribus tout en sachant que tout avait commencé ici durant la nuit passée.
Son portable sonna, elle décrocha bien que le numéro fût masqué.
Allô ?
Mariam ? C'est Julien RENAUD. Je te vois. Qu'est-ce que tu fous là, toute seule ?
Comment ça tu me vois ?
Je suis à côté.
Mariam tourna la tête de tous sens mais ne vit personne. Elle se leva du banc. A cet instant, un son retentit dans son portable.
C'est quoi ce bruit ? Demanda JR.
Quel bruit ? T'es où je te vois pas.
Elle regarda l'écran de son portable, ce n'était rien qu'un double appel. Sans prévenir JR elle prit l'autre appel.
Allô ?
Où est-ce que vous êtes passée ? Entonna immédiatement l'inspectrice.
Je suis à l'arrêt du bus 66.
J'arrive, attendez-moi. J'ai résolu toute cette affaire.
Vraiment ?! Comment ? Vous avez retrouvé Yann ?
Restez où vous êtes, j’arrive.
L'inspectrice raccrocha, Mariam fit de même sans reprendre l'appel de JR. Elle se dirigea vers le véhicule garé et attendit.
L'inspectrice ne tarda pas à arriver.
Elle ouvrit la porte arrière « Montez » ordonna-t-elle, puis elle alla se mettre à la place du conducteur à l'avant, laissant sa portière ouverte, elle alluma une cigarette, expirant la fumée comme avec soulagement.
Mariam mit ses mains entre ses cuisses, elle avait toujours aussi froid.
Vous avez retrouvé Yann ? Demanda-t-elle.
L'inspectrice poussa un soupir et tira de nouveau sur sa cigarette. Puis elle expira la fumée et se tourna vers Mariam.
Vous savez pourquoi je fume maintenant et très rapidement cette cigarette Mariam ?
Non.
Parce que la nuit va être longue pour moi. Mais vous, je vais veiller à vous raccompagner chez vous. Vous rentrerez vous reposer, et demain...
Mariam sentit les larmes lui monter aux yeux, et cette fois, elle sentait aussi qu'il ne servait plus à rien de les refréner.
Et demain quoi ?
Demain vous pourrez faire le deuil de la mort de votre ami Mariam.
Mais co, comment il est mort ? Comment vous savez ?
Quand je suis sortie du bureau de la directrice et que je vous ai vu endormie, j'ai hésité avant de vous réveiller. Heureusement, que je ne l'ai pas fait.
Anna avait même pensé sur le coup que ça lui permettrait d'avancer rapidement.
Dans le bureau de la directrice tout était allé plutôt vite, Anna allait toujours droit au but. Ce ton sec et donneur d'ordre c'était son armure, trop belle pour représenter l'ordre elle devait en faire plus, toujours plus que quiconque pour être prise au sérieux. Son exploit ce serait celui-là, si elle parvenait en un jour à résoudre cette affaire de disparition. Et toute seule qui plus est.
Quand la directrice lui annonça « Mais bien-sûr, il est interné chez nous depuis des années ! » les yeux d'Anna s'étaient écarquillés comme un coquillage dévoilant une perle.
Vous voulez dire que c'est un patient ici ?
Pour toute réponse la directrice avait sorti un énorme dossier et l'avait jeté avec fracas sur le bureau. Une feuille en était tombé pile à droite des pieds d'Anna. Et sur cette feuille d'admission, apparaissait en couleur, la photo, le nom, et toutes les informations civiles et administratrices concernant l'interné.
Anna l'avait ramassé avec langueur et satisfaction ; il était là sous ses yeux. L'affaire était résolue.
Elle avait épluché le dossier sous les bruits de tapotement de la directrice qui était retourné à ses occupations sur son ordinateur.
Puis elle avait demandé « Le numéro de la chambre est une requête qu'il a faite ? »
Oui entre autres, mais nous ne voyons pas cela comme un caprice, sachez qu'il est malade.
Oui je vois que la liste est longue, délires paranoïaques, entend une voix, parle à un ami imaginaire... Malgré tout il est autorisé à sortir souvent ?
Ses crises sont périodiques. Jusqu'ici il n'a été une menace que pour lui-même. Par ailleurs, j'ai le sentiment que le manque de considération de sa famille envers... ses multiples dysfonctionnements est un élément très déterminant. C'est pour cela que nous avons voulu qu'il puisse les voir le plus souvent possible. Il y a selon nous beaucoup à faire de ce côté afin qu'il puisse s'engager dans une possible guérison.
Vous croyez qu'ils ne se soucient pas de lui ?
Je sais qu'ils ne se soucient pas de lui. Il s'est créé cet ami imaginaire à un très jeune âge parce qu'il était délaissé. Personne n'y voit rien de troublant quand un enfant fait ça. Mais arrivé à l'âge adolescent il continuait à prétendre que cet ami faisait enfin, tout ce que vous avez dans ce gros dossier.
Anna lu à voix haute « Il m'a dit de jeter le chat par la fenêtre, j'ai refusé, alors il l'a fait lui-même. Il a jeté le chat. Il a jeté le chat et il a dit : Regarde Julien, il s'envole depuis le toit ».
Exactement. Il a jeté pas mal de choses par la fenêtre, ou depuis le toit, et croyez-moi, ce n'est que quand il a jeté un collier en diamants que ses parents ont décidé de l'interner.
Mouais c'est tout ce qui les intéresse...
Anna s'était souvenue du domicile qu'elle avait visité plus tôt dans la journée avec Mariam. Rien n'aurait pu laisser présager toute la folie qui l'habitait. Les apparences étaient donc bien ces spectacles de fausses émotions criées par-dessus des arcs en ciels pour cacher le sombre.
Anna avait poussé un long soupir puis se levant avait demandé :
« Comment je me rends à sa chambre ? » et elle était sorti du bureau.
IL MARCHE AVEC LE NATUREL D'UN HOMME NORMAL MAIS....
Anna n'avait pas cherché à prendre l'ascenseur montant directement par les escaliers avec un empressement dans le corps qui traduisait son engouement. Elle s'était sentit proche de la fin de cette journée harassante et proche d'une victoire économisée. Comme un enfant ajoute les dernières pièces à sa tirelire pour acheter son jouet.
Chambre soixante-six donc, et elle avait poussé la porte à demie-ouverte notant ce fait d'un astérisque ne menant nulle part. Ce fait autant que d'autres comme le calme partout dans l'établissement, les couloirs vides, l'atmosphère sombre.
Et lorsqu'elle fut au centre de cette simple chambre qu'elle avait prévu de trouver vide de toute façon, elle se renforça dans l'idée des apparences trompeuses. « Rien ne pourrait être deviné de toi » avait-elle murmuré. Puis d'un ton parlé elle avait redit : « Rien n'aurait pu être deviné de toi Julien RENAUD ».
C'était bien sa chambre qu'elle était venue fouiller, et comparée à la grande demeure visitée plus tôt dans la journée, cette chambre ne payait pas de mine. C'était comme si plus tôt Anna avait vu de lui ces beaux atours que se donnent les hommes et qu'à présent elle était dans les profondeurs de son être. Ou du moins s'y engageait. Tout était bien rangé, il n'y avait rien de spécial, qu'un lit, une télévision, et la sobriété à son bon niveau de lassitude. Sur le chevet étaient posés trois livres et un journal. Elle s'était assise sur le bord du lit et avait commencé à lire depuis le début d'abord, puis Anna était allée directement à la page marquée. Et ce fut le moment le plus déterminant. Lorsqu'elle lut les quelques mots inscrit, elle sortit immédiatement son portable de sa poche et appela le poste de police.
Elle avait demandé à ce que ses collègues aillent arrêter JR, car là sous ses yeux, il avait indiqué « Je l'ai vu, j'ai vu quand il l'a touché, et après il l'a jeté depuis le toit. Comme toujours. Il l'a jeté et il m'a dit : Regarde Julien, il s'envole depuis le toit ». « Quand il touche les gens ils deviennent des statues. Ils sont figés mais ils respirent encore. J'aurais pu le sauver peut-être... Mais j'aime pas la voix. J'aime pas que personne ne l'entende à part moi. J'ai eu peur, j'ai rien dit. Mais il l'a jeté depuis le toit. Alors j'ai pris mes médicaments. Même si mes médicaments ils me font tourner la tête et qu'on pourrait croire que je suis soûle. Il fallait que je fasse disparaître sa voix. La même depuis qu'il est enfant, cette voix terrible d'enfant. Je suis revenu ce matin mais il faut que je reparte. Il ne faut pas qu'on me trouve ici aujourd'hui. »
Les mots zigzaguaient sur la double page comme écrits d'une main trop tremblante qui tentait malgré tout une stabilité.
Après son coup de fil, Anna s'était de suite rendue sur le toit. Poussant la porte grise, elle s'était retrouvée sur le sol en gravier, dans la nuit tombante, et le froid. Elle n'y voyait rien, alors elle avait sorti sa petite lampe torche, faisant le tour. La pluie avait recommencé à tomber, rien n'aidait sa vision mais avant d'appeler d'autres collègues, il fallait bien qu'elle le trouve. Et en effet, après s'être penchée de tous les côtés du toit, celui se trouvant au-dessus de la cour intérieure l'avait révélé : un corps semblait se trouver au sol, il fallait qu'elle s'en assure. Alors Anna était redescendue.
A son retour Mariam n'était plus sur le banc. Elle entra sans frapper dans le bureau de la directrice et lui raconta ce qu'elle croyait avoir trouvé.
Mon Dieu ce n'est pas possible ! S'écria celle-ci.
Comment se rendre dans cette cour intérieure ?
Et bien, par, par ici. Je vais vous montrer.
La directrice l'avait amenée jusque dans la cour et elle poussa un cri quand sa vision se confirma. Il y avait bien un corps mort étendu.
Sous la pluie, Anna se pencha un peu plus braquant sa torche sur le visage contre le sol. « On dirait bien que ça lui ressemble. Je n'ai vu que des photos de lui mais on dirait bien que c'est Yann. »
Elle leva la tête vers le toit, le cœur battant, elle venait de remplir sa tirelire d'honneur. L'affaire était résolue.
Mariam pleurait en sanglotant bruyamment, les mains sur la bouche pourtant.
Anna lui avait tout raconté, mais il fallait encore qu'elle identifie le corps.
Si vous voulez on peut appeler sa famille et leur demander de le faire. Vous rentrez vous reposer et nous revoyons demain.
Mais, j'ai, il m'a, il m'a appelée là à l'instant.
Qui donc ?
JR. Julien RENAUD. Il disait qu'il me voyait près de l'arrêt de bus.
Ça veut dire qu'il n'est pas loin alors. Je le rappelle, il faut qu'il soit arrêté !
Mais à peine eut elle le temps de sortir son portable que Mariam s'écria : « Il est là ! »
A droite, marchant sous la pluie et les lumières de la ville, calmement, les mains dans ses poches, il semblait aller en direction de l'établissement ni pressé, ni inquiet.
Il rentre comme à son habitude, pour son internat. Dit l'inspectrice.
Il ne sait pas qu'on sait. Ajouta Mariam. Mais vous savez, il y a quand même des choses qui ne collent pas...
Comme quoi ?
La voix que j'étais la seule à entendre.
…
Anna sortit du véhicule sans dire un mot et claqua la porte derrière elle laissant Mariam à l'intérieur. A sa façon de courir, Mariam devina que la super flic avait encore décidé d'agir seule. Elle sanglota encore, douloureuse, s'essuyant les larmes du revers de ses manches, recroquevillée à l'arrière du véhicule. Son cœur battait de peine et d'une peur nouvelle tout à coup. Elle comprenait qu'à ce stade deux solutions se présentaient : soit elle était comme JR capable d'entendre cette voix d'enfant, soit Yann n'avait vraiment pas entendu la voix, trop pris par leur conversation téléphonique, ce qui n'était juste pas possible. Ce n'était pas possible. « Alors ce démon enfant existe vraiment. Et je peux l'entendre comme JR ? »
Elle serra ses mains, regardant alentours à travers les vitres et pare-brise. Si elle racontait cela de nouveau on la prendrait pour une folle. Et comme JR ils la feraient interner ici. Elle décida de ne plus en parler en ces termes. Elle dira juste avoir entendu la voix d'un homme imitant celle d'un enfant et comme JR était malade de toute façon, personne n'insistera. C'était mieux.
Il fallait qu'elle sauve les apparences, comme JR, comme tout à l'heure quand elle l'avait vu marcher tout en sachant ce qu'elle savait.
Il marche avec le naturel d'un homme normal mais il est habité par son mal, et personne ne s'en douterait, personne.



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