AKHIRA

 

AKHIRA

 

 

         Akhira ronflait ; ayant pour pyjama un débardeur bleu troué à plusieurs endroits et un bas de jogging autrefois blanc, son pied droit touchait le sol où la moitié de sa couverture verte en coton trainait, l’autre moitié recouvrant une partie de son dos, son long bras droit pendait du lit, ses cheveux crépus pointaient en tous sens sur sa tête tournée à gauche du côté du mur. S’il ne la connaissait pas, Malek, son frère de deux ans son ainé aurait pu croire qu’elle était morte dans cette position. Mais là, debout dans la chambre, à l’observer comme on observe un vers de terre sur lequel on aurait marché, il savait au bruit de moteur qui sortait des narines de sa sœur qu’elle était bel et bien en vie. Comme toujours Akhira dormait trop et trop longtemps le jour où c’était à elle d’aller acheter le pain. Il était dix heures vingt-sept, Malek savait que son père n’allait pas tarder à crier, et il n’était pas question qu’il se fasse avoir encore une fois. Il se pencha pour voir le visage de sa sœur, de la bave avait coulé au coin de sa lèvre et laissé une trainée blanche tandis qu’à chacune de ses respiration une odeur repoussante sortait de bouche. Malek secoua la tête de dégout pensant : « Elle n’aura jamais la classe celle-là ! » Il se redressa, inspira, le combat allait commencer ; d’abord il l’appela d’un ton sec « Akhira lève-toi, c’est à ton tour d’aller acheter le pain ! » elle ne bougea pas d’un pouce. Il lui pinça la joue de ses longs doigts noirs et maigres. Elle émit un gémissement mais n’ouvrit pas les yeux. Il continua en appelant, cette fois plus fort : « Akhira lève-toi ! » Elle se recroquevilla contre le mur. Malek entreprit alors de lui tirer les cheveux : sa tête se souleva sous la main décidée de son frère, elle se retourna violemment, ouvrant des yeux de haine. Redressée sur son lit, elle essayait de le toiser mais la lumière du jour abondant de la fenêtre aux rideaux tirés la gênait. Malek fit un pas en arrière, les mains sur les hanches prêt à en découdre, il siffla entre ses dents : « C’est à ton tour d’aller acheter le pain. Baba a faim ! » Akhira baissa la tête, ferma les yeux, prit une profonde inspiration mais lorsqu’elle bondit hors de son lit telle une lionne affamée, son frère avait déjà quitté la chambre. Elle voulut retourner dans son lit quand elle entendit son père hurlé : « Et continue de faire la difficile encore Akhira, je te trouve là-bas ! ». Elle ramassa sa couverture, la jeta sur son lit, ouvrit la fenêtre et alla faire sa toilette.

Un quart d’heure plus tard, ayant entouré ses cheveux d’un foulard vert et enfilé un long pull en laine rose par-dessus sa tenue de pyjamas, elle sortait chaussée de ses crocs blancs acheter le pain.

Akhira descendit les quinze étages à pied, elle ne prenait presque jamais l’ascenseur, même pour monter.

Dernière d’une famille de sept enfants, Akhira était aussi la seule fille.

Ses parents, originaires du centre et de l’ouest de l’Afrique, s’étaient mariés très jeunes. Son père travaillait sur les chantiers de construction depuis plus de vingt ans à ce moment-là, il rentrait toujours fatigué et ne parlait que pour donner des ordres ou la disputer. Ils vivaient dans un appartement HLM, au dernier étage, quatre chambres et un grand salon. Deux de ses grands frères étaient mariés, elle vivait avec ses quatre autres frères, son père et sa belle-mère. Akhira avait perdu sa mère alors qu’elle n’avait que huit ans. Sa mère était allée au pays au début de l’été, elle ne devait y rester que deux semaines mais elle était soudainement tombée malade et son père avait dû la rejoindre. Deux mois plus tard, il était revenu avec une jeune femme de vingt ans qui devait être sa nouvelle femme et la nouvelle mère d’Akhira à présent. Juste comme ça.

Sa mère n’était plus jamais revenue, elle était décédée et remplacée, juste comme ça. Akhira n’avait plus jamais vu son père sourire depuis ce moment-là, et elle n’avait jamais pu aimer sa nouvelle belle-mère qui lui rendait tout aussi bien ce désamour. L’amour maternel, elle le vivait à travers les souvenirs qui lui restaient de sa mère. Souvent elle lui avait dit que si elle avait eu autant d’enfants c’était parce qu’elle attendait de pouvoir avoir une fille. Sa mère avait essayé, deux, trois, quatre, cinq, essayé, six et sept jusqu’à ce que naisse la tant attendue Akhira. Et alors toutes ces robes qu’elle avait aimé tricoter, toutes ces tresses qu’elle avait aimé lui faire, tout cela en vain ! Car Akhira était un véritable garçon manqué. Elle portait en elle une espièglerie et un fort goût pour l’aventure qui désespéraient sa famille de la voir un jour agir comme une femme. Même à cet instant, âgée de dix-huit ans, elle ne s’intéressait pas aux coquetteries auxquelles s’adonnaient ses camarades féminines, ses activités favoris étaient le football, et les jeux vidéo. Elle pratiquait la boxe thaïlandaise et le kung-fu, arts-martiaux dans lesquels elle excellait, raflant des prix à tout va.

C’était l’année de son bac, mais Akhira en élève moyenne ne s’en préoccupait pas plus que cela. En semaine, elle travaillait à mi-temps comme livreur de pizza et si on lui proposait un poste à plein temps ça lui suffirait. Elle n’avait pas d’ambition à proprement dit, elle voulait juste pouvoir faire ce qu’elle aimait, dormir, jouer aux jeux vidéo, faire des roues avec la moto au début de la nuit aux retours de ses livraisons et bien entendu continuer à boxer.

Pourtant Akhira était une belle femme noire, grande, mince, et tout en courbes bien qu’ayant les épaules carrées. Ses lèvres étaient pleines et ses grands yeux marrons foncés avaient quelque chose de captivant. Néanmoins, elle vivait dans son corps comme un boucher affute ses couteaux : mettant tout en œuvre afin de pouvoir sauter des hauteurs les plus effrayantes, escalader, glisser dans l’air à la plus grande vitesse. Tous les moyens pour arriver à ses fins.

Passant sur l’herbe avant de traverser la rue, Akhira cracha copieusement, les mains dans les poches. C’était le début du printemps mais il faisait assez froid. Tout le monde portait encore son manteau d’hiver alors qu’elle se promenait en pull. Elle arriva devant la boulangerie où un petit groupe de client attendait dehors. Elle reconnue une de ses camarade de classe et l’appela : « Xinxin ! » la jeune femme alla à sa rencontre, alors que tremblante, Akhira sautillait sur place pour se réchauffer. Xinxin était une jeune femme d’origines chinoises toujours très élégante. Elle arriva avec un sourire moqueur au coin de la rue où se tenait Akhira, et pointa immédiatement le doigt vers ses crocs disant : « Akhira mais t’es folle ! Il fait seulement quatre degrés ! »

-      Oh c’est juste le temps d’aller acheter le pain.

-      Quand même ! Et puis y’a plus de baguette faut attendre la prochaine fournée dans un quart d’heure.

-      Ah c’est pour ça tous ces gens.

-      Oui. Mais j’habite à côté, la maison à l’autre bout de la rue. On va chez moi en attendant, on pourra réviser les cours comme ça.

-      Tu plaisantes ? Réviser ? Moi ?

-      Oui toi Akhira !

-      Un samedi en plus ? Je préfère encore crever de froid.

Xinxin pouffa et tira sa camarade en direction de sa maison.

Xinxin expliqua que ces parents étaient déjà allés travailler au restaurant et qu’il n’y avait que son frère jumeau chez eux.

Elles entrèrent dans une modeste petite maison dont la façade était en briques rouges et qui présentait un parterre de fleurs, à droite et à gauche de la courte allée, après le grillage. Lorsqu’elle franchit la porte d’entrée accédant au couloir où elle retira ses crocs, Akhira fut parcouru d’un frisson qui fit dresser ses cheveux sous son foulard. Son cœur manqua un battement. Akhira resta dans le couloir, la main droite sur la poitrine alors que Xinxin entrait dans le salon se trouvant à gauche, juste avant l’escalier qui montait à l’étage. Elle entendait sa camarade parler avec son frère mais troublée par les battements de son cœur, le regard baissé sur le plancher, elle n’en saisit aucun mot. Puis une voix masculine la tira de son trouble pour l’y replonger encore plus profondément lorsque ses yeux rencontrèrent ceux d’un jeune homme asiatique, lunettes de vue sur le nez, vêtu d’un bas de jogging blanc délavé et d’un pull bleu foncé, les mains dans les poches, qui venait de dire : « Hé ! » avant de se statufier sur place à son tour. Et si quelqu’un maitrisait le temps alors il en avait suspendu son compte à cet instant. Akhira ne comprenait pas la course folle qui se jouait dans ses veines, ni même pourquoi du froid piquant son corps passait à la chaleur tropicale, la faisant transpirer. Et le jumeau de Xinxin transpirait aussi. Ils s’observaient sans mot dire, et le silence fut rompu quand d’un seul coup, le jeune homme se retourna et grimpa les marches de l’escalier en trombe.

Xinxin apparue sur le pas de la porte du salon, regardant l’escalier puis regardant le visage défait d’Akhira. Elle s’inquiéta : «  Ca va Akhira ? Tu transpires ! Tu vois je te l’avais dit, t’aurais dû t’habiller plus chaudement ! » Elle alla tirer sa camarade par le bras et la fit s’asseoir sur le canapé en face de la télé. Akhira aperçu une manette sur la table basse et le jeu vidéo de combat un contre un : Street Fighter II, sur l’écran, mis sur pause.

Elle choisit le personnage de Ryu et commença machinalement une partie. Elle faisait tout cela sans savoir ce qu’elle faisait vraiment, son esprit était troublé sans qu’elle ne sache pourquoi, son cœur était fou sans qu’elle ne comprenne pourquoi et quand son esprit s’était trouvé face à ce jeu qu’elle connaissait, son corps avait juste décidé de faire ce qu’elle faisait le mieux : jouer. La sueur perlait sur son front et elle avait soif. Elle s’essuya du revers de sa manche droite et Xinxin vint lui retirer la manette de la main lui proposant un verre où se diluait de l’aspirine. Akhira lui pris d’une main tremblante et fixa les bulles se diluant dans le verre sans dire un mot.

-      Ça va aller ?

-     

-      Tu sais moi aussi je commence à me sentir bizarre. D’habitude quand je me sens comme ça c’est que mon frère jumeau…

Xinxin arrêta son propos là et mit la main sur son cœur.

Akhira ne répondit rien, la respiration forte, elle jeta un œil suspect à Xinxin puis elle avala le contenu du verre d’une traite. Xinxin pris rapidement le verre et retourna en cuisine d’où le bruit du robinet lui parvint.

« Mais qu’est-ce que j’ai ? » s’interrogea intérieurement Akhira. Il lui arrivait si rarement d’être malade. Pour sûr, elle trouvait cette sensation désagréable ; ses mains tremblaient légèrement mais de manière générale elle s’apaisait, le médicament semblait faire son effet. Elle entendit Xinxin monter l’escalier en toute hâte appelant : « Grégory ! » et son cœur se remit à battre fort. « Mais c’est pas possible ! C’est quand même pas à cause de lui ? Ce vieux type avec ce vieil air de geek ! »

Les deux mains sur le cœur, elle ouvrait de grands yeux effarés en direction de la porte alors qu’elle entendait des pas descendant l’escalier. Akhira serra les poings sur sa poitrine, nerveuse comme elle ne l’avait jamais été auparavant. Xinxin entra dans le salon un large sourire aux lèvres et son frère suivit. Il ne jeta qu’un bref regard à Akhira puis fixa la télé l’air gêné. « Je te présente mon frère Grégory, c’est mon jumeau ». Akhira ne prononça pas un mot, contrairement à lui et bien qu’elle en avait envie, elle ne détourna pas le regard, elle le fixait même intensément. C’était dans sa nature, Akhira aimait les défis et les sensations fortes, celles qu’elle ressentait à l’instant étaient des plus fortes jamais ressenties et elle voulait comprendre pourquoi sa rencontre avec ce simple jeune homme la bouleversait autant. Alors elle l’observait sous ses angles, allant même jusqu’à se lever du canapé et se planter devant lui.

D’abord gêné, il voulut détourner les yeux mais fini par la fixer à son tour.

Il fixa ses lèvres, son nez et ses grands yeux, elle fixa ses lèvres et ses yeux bridés puis ils détournèrent d’un coup leur regard l’air gêné.

« Salut ! » Lança Grégory allant s’asseoir sur le canapé. Akhira voulut le saluer à son tour mais comme à son habitude, au lieu de cela, elle fit ce qu’elle faisait toujours quand elle était submergé par des sentiments nouveaux ou inconnus, elle lui lança une pique : « Eh bien on dirait que ça lui coûte cher un salut à ton frère ! »

Xinxin restée debout observait depuis le début comprenant avant eux ce qui les mettait dans cet état, elle souriait bêtement.

-      Tu m’as entendue Xinxin ?

-      Oh ça va ! (Répondit soudainement Grégory en se retournant sur le canapé)

-      Pardon ?! Lança Akhira.

Grégory se leva d’un coup comme agacé et continua :

-      Je te signale que je t’ai salué le premier tout à l’heure et tu m’as mis un vent !

-      Ouais c’est ça ! Tu ne m’as pas dit un mot !

-      Si je suis arrivé dans le couloir en disant bonjour.

-      Ben j’ai rien entendu.

-      Alors t’es sourde en plus en plus d’être laide !

-      Quoi ? Qu’est-ce qu’il vient de dire là ?!

Xinxin posa ses mains sur les épaules d’Akhira se plantant devant elle et la forçant à la regarder alors que celle-ci cherchait furieusement à toiser Grégory. « Ok tout le monde se calme ! C’est un malentendu. On recommence les présentations dans la joie et la bonne humeur ! Akhira voici mon frère jumeau Grégory. Grégory voici ma camarade de classe Akhira ! »

Les deux se toisèrent et tournèrent la tête. Un silence gênant s’installa de nouveau puis Xinxin s’exclama : « Wow t’as fait un score de malade avec Ryu ! »

-      C’est pas elle qui a fait ça, c’est moi. Dit Grégory.

-      Non c’est moi qui ai fini cette partie ! Rétorqua Akhira.

-      Très bien ! Je propose que vous fassiez une partie tous les deux puisque vous êtes forts.

Akhira afficha un sourire sournois et répondit : « Avec plaisir ! »

Cette fois-ci c’était sur son terrain qu’on jouait, Akhira était sure d’elle.

A chaque combat, elle prenait systématiquement le personnage de Ryu alors que Grégory, qui prenait systématiquement le personnage de Ken, se trouvait en difficulté. Elle gagnait une partie, il gagnait une partie.

 

Ils jouaient l’un et l’autre avec autant de hargne et d’envie d’avoir le dernier mot, faisant du jeu une affaire personnelle. Xinxin quant à elle évitait les commentaires sentant l’atmosphère tendue.

Elle essayait de calmer le jeu, racontant à sa camarade que son frère était déjà dans un établissement supérieur privé après avoir passé son bac deux ans auparavant, à seize ans. Grégory était un surdoué bien qu’étant son jumeau, alors qu’elle était juste une très bonne élève. Et quand Xinxin ajouta qu’il n’avait jamais perdu contre quiconque à Street Fighter II, Akhira pouffa de rire et Grégory se fit un devoir de la battre. Ce qu’il fit. Mais elle gagna la partie suivante. Au bout de la neuvième partie qu’elle gagna, Akhira décida qu’il était l’heure de rentrer. Elle se leva d’un coup déclarant : « Bon faut que j’aille acheter le pain. Mon père m’attend. » Grégory se leva l’air furieux :

-      Non mais tu plaisantes ? Tu pars maintenant parce que tu sais que le compte de parties te fait gagner.

-      Grégory fais toi une raison, tu me battras jamais.

-      Il me semble que je viens de le faire.

-      Oui mais au total c’est moi qui gagne.

-      Parce que tu te défiles !

-      Désolée mais j’ai une vie à vivre. Adieu le génie.

Elle commença à avancer quand Grégory empoigna son bras droit, ils se regardèrent, puis tournèrent la tête. Il la lâcha. Xinxin pouffa de rire, ils la toisèrent tous les deux puis elle mit les deux mains sur la bouche comme pour s’excuser avant d’annoncer : « Je t’accompagne, moi aussi je dois acheter du pain ».

         En sortant de la boulangerie, alors qu’elles se disaient au revoir, Xinxin fixa Akhira un instant avec un large sourire aux lèvres.

-      Allez vas-y fais ta remarque Xinxin t’en meurs d’envie.

-      Non non, c’est juste que… Tu sais mon frère et moi on a toujours eu ce truc de jumeau de ressentir ce que l’autre ressent intensément.

-      Ca y est c’est parti !

-      Du coup, là tu vois, j’ai le cœur qui bat fort…

-      Wow.

-      Non vraiment, vraiment fort, si tu vois ce que je veux dire.

Pour toute réponse Akhira arracha un bout de sa baguette et la croqua.

-      Hé t’as acheté trois baguettes et c’est ma seule baguette que tu décides de manger !

Akhira lui fit un clin d’œil et rentra.

Pendant qu’elle montait les escaliers menant au quinzième étage, elle se faisait la réflexion que les battements de son cœur, là, ne valaient même pas un seul battement de ce qu’elle avait ressenti en voyant Grégory. Et alors que son père lui demandait où diable elle était encore passée, elle posa les baguettes dans la cuisine puis alla s’enfermer dans la salle de bain laissant l’eau dans la douche couler sur son corps qui se détendait. Le visage de Grégory semblait revenir sans cesse. « Pourquoi ce vieux type ? Pourquoi lui ? »

Akhira fit le ménage dans l’appartement sans réelle attention, l’esprit perdu dans ses pensées. Elle n’avait jamais ressenti cela avant et pourquoi lui ? Alors c’était donc ça un coup de foudre ? Plus elle y pensait essayant de se persuader que ce vieux type n’était rien de spécial, plus il prenait une place spéciale dans son cœur. Il ne lui fallut plus longtemps pour admettre qu’en effet, c’était un coup de foudre.

         Les semaines qui passèrent confirmèrent ce que Grégory et Akhira s’évertuaient à nier. Xinxin proposa à Akhira de venir chez elle après les cours le lundi suivant. Quand elle rencontra Grégory elle le salua poliment cette fois-ci et il répondit avec autant de politesse. Akhira rencontra la mère des jumeaux, elle eut du mal à croire qu’il s’agissait de leur mère tant elle paraissait jeune. Elle était aussi jolie que sa fille. Akhira joua contre Grégory et de nouveau, chacun d’eux gagna une partie après l’autre. Au bout d’un moment Xinxin monta dans sa chambre voyant que les parties étaient interminables. Grégory mis le jeu sur pause et demanda à Akhira :

-      Pourquoi tu prends toujours Ryu ?

-      Et toi pourquoi tu prends toujours Ken ?

-      J’ai posé la question le premier.

-      Très bien champion donc tu vas pouvoir répondre le premier.

-      Pff… Laisse tomber, on ne peut pas discuter avec toi.

-      Ok.

-      Super !

-     

-     

-      En plus t’es une fille ce serait plus logique que tu prennes Chun li.

-      Mouais c’est ça. T’aimerais bien hein ? Tu sais très bien que les hommes sont faits plus forts dans ce jeu comme dans tous les autres.

-      Tu te trompes. Tu vois, ce jeu était un jeu d’arcade de base, pour gagner fallait juste être celui qui appuis le plus fort sur les touches, la force du personnage dépendait de la force de la pression.

Akhira voulu répondre quelque chose mais ses yeux s’étaient perdu dans son regard et par la même occasion elle avait perdu son répondant. Alors elle ne dit rien. Ils se regardèrent de nouveau sans parler puis elle brisa le silence, répondant :

-      Ma mère était née un 21 juillet… Comme Ryu.

-      Etait ?

-      Oui excuses moi c’est pas parce qu’elle morte que je ne dois plus dire est.

-      Désolé. Vraiment désolé. Xinxin ne m’a pas dit.

-      J’avais huit ans, c’était y’a dix ans alors… Elle est partie au pays pour des vacances, elle est tombée malade et voilà. C’était fini…

-     

-      …Donc et toi ?

-      Ben Xinxin et moi sommes nés un 14 février…. Comme Ken !

-      J’aurais dû le deviner. Ken n’est même pas le meilleur.

-      Il est meilleur que Ryu.

-      Tu rêves ! Et puis ça ne m’étonne pas que tu préfères le personnage le plus prétentieux du jeu !

Et les semaines se déroulèrent ainsi. Grégory et Akhira se voyaient tous les jours, d’abord très honnêtement en fin de journée après les cours, puis ils prenaient la mauvaise habitude de sécher les cours et de se voir la journée. Ils devenaient inséparables.

Akhira ne s’était jamais sentie aussi proche d’une personne en tous points, ni même n’avait-elle jamais aimé. Avant leur rencontre sa vie se résumait à ses arts martiaux, ses jeux vidéo et les corvées qui l’attendaient toujours à la maison. Les jours passaient et se ressemblaient. Mais depuis Grégory, tout prenait un sens : les chemins menant vers lui, tout portait un visage : le sien, tout portait un nom : Grégory. Mais cela ne put durer plus longtemps. Un soir alors qu’elle rentrait chez elle, Akhira trouva son père et sa belle-mère attendant attablés en silence dans le salon. Les voyant ainsi, elle comprit de suite qu’une réclamation suivrait : son père avait eu un appel du lycée disant que sa fille manquait énormément de cours et qu’il serait difficile de rattraper ce retard à temps pour son bac. Akhira répondit à son père : « C’est pas grave Baba ». Celui-ci se leva furieusement et hurla : « Comment c’est pas grave hein Akhira ?! »

-      Je vais travailler à plein temps à la pizzéria c’est presque sûr.

-      Mais, mais ça peut pas être ça ton avenir !

-      Ben si, pourquoi pas ?

Son père lui lança un regard éberlué, les larmes aux yeux. Il savait sa fille joueuse et irresponsable mais il n’avait pas compris à quel point c’était sérieux. Un père souhaite toujours mieux pour ses enfants. D’un ton plus bas il demanda : « Alors tu ne vois pas ton avenir avec plus de chance que ça ma fille ? » Akhira avait entendu la larme au fond de sa gorge et baissant la tête, elle eut honte de répondre : « A partir du moment où je gagne ma vie ».

Sa belle-mère tchipa et la toisa, remuant la tête de dénégation.

Akhira ne s’était jamais sentie aussi inutile et minable de sa vie avant ce soir-là. Elle alla s’enfermer dans la chambre et pleura de honte. D’abord elle en voulu à son père de lui faire ressentir son inutilité puis elle dû s’admettre à elle-même que c’était de sa faute. C’était elle qui ne s’était plus donner d’importance depuis des années. Elle était capable d’une telle force de caractère et d’esprit mais elle ne s’en servait que pour ses jeux. Si elle mettait autant de sa personne dans des projets d’avenir, elle pouvait faire ce qu’elle voulait. Mais rien sur Terre ne l’intéressait à part Grégory. C’était Ok pour elle d’avoir juste un toit au-dessus de sa tête, de pouvoir boire et manger juste ce qu’il fallait et de jouer avec Grégory. Akhira ne voulait ni être médecin, ni faire de politique ni être une star.

Ce ne pouvait quand même pas être un crime que d’aimer les choses simples. La mort de sa mère avait prouvé à quel point les projets ne servaient à rien. Il valait mieux vivre les instants présents.

Akhira pleura et s’endormit.

Le lendemain matin, elle se leva tôt pour aller acheter le pain. Elle ne manquait plus un jour de cette corvée puisque se rendre à la boulangerie lui permettait de s’arrêter chez Xinxin. Elle avait pris l’habitude d’apporter une baguette à son amie, et la mère de Xinxin avait de la tendresse pour elle.

Akhira entra dans la maison sans frapper et posa la baguette dans la cuisine. Elle entendit la voix de Grégory dans le salon, elle entra, il était assis sur le canapé avec un jeune homme blond qu’elle savait être un camarade de classe de Grégory pour l’avoir vu brièvement auparavant.

Ils n’avaient pas remarqué sa présence, jouant à un jeu de course sur la console. Ils discutaient :

-      T’es passé de premier de la classe à quatrième en un trimestre mec, tu ferais mieux de te rattraper sinon t’auras sauté deux classes pour rien. Dit le blond.

-      Je sais. J’ai déconné mais je ne sais pas comment lui dire qu’on doit moins se voir. Elle est impulsive et comme elle s’en fout de ses études, elle va forcément mal le prendre.

Akhira fronça les sourcils, son cœur battait fort de déception, elle comprenait qu’il parlait d’elle et les larmes lui montèrent aux yeux.

-      Pff, puis j’sais même pas ce que tu lui trouve c’est un garçon manqué, elle n’a rien d’attirant. Elle n’est pas non plus intelligente. Des filles mieux y’en a à pelle. J’en connais même qui…

-      Bonjour à tous ! S’écria Xinxin qui venait de rentrer dans le salon.

Grégory et son ami se retournèrent et quand le regard de Grégory croisa les yeux bordés de larmes d’Akhira, il se leva aussitôt du canapé.

-      Salut, je ne savais pas que tu étais là.

-      Mouais tu étais occupé à me faire une belle réputation auprès de ton ami.

-      Non c’est pas ça.

-      Tu sais quoi laisses tomber ! Hurla-t-elle. Trouve-toi une fille belle et intelligente et oublie-moi !

Akhira sorti comme une furie de la maison et rentra chez elle en courant oubliant ses baguettes.

Quand son frère entra dans sa chambre pour lui demander où était le pain, il la trouva désespérément emmitouflée dans sa couverture pleurant toutes les larmes de son corps, et Malek savait bien que ce n’était pas le moment.

Il referma la porte doucement derrière lui juste au moment où on sonnait à la porte d’entrée. Xinxin se présenta à lui avec trois baguettes à la main. Il la laissa entrer sans poser de question juste content de voir le pain.

 

Xinxin entra doucement dans la chambre de son amie.

Lorsqu’elle se posa sur le rebord de son lit, Akhira, qui avait tourné la tête du côté du mur, su que c’était elle juste à l’odeur de son doux parfum. Et un instant cela l’apaisa. Elle s’avisa alors du fait qu’une femme avait aussi ce pouvoir-là, de consoler avec sa douceur et sa présence, comme le faisait sa mère. Mais elle n’était pas comme ça. Elle était l’inutile sans ambition, garçon manqué et bête, qui faisait honte à Grégory et pleurer son père. Xinxin était belle, intelligente et pouvait faire ce qu’elle voulait de son avenir professionnel. Sa mère avait été une femme forte, belle, créative, excellente cuisinière, excellente couturière, femme dévouée, mère attentionnée.

Quels adjectifs pouvaient s’ajouter au prénom d’Akhira sinon fainéante, querelleuse, négligée, irresponsable. A cette pensée, elle sanglota de plus belle et Xinxin ne sut plus comment la calmer sinon en continuant de lui caresser le dos et répétant : « Il n’a jamais voulu te blesser crois-moi c’est mon frère, je le connais. C’est juste que nos parents l’ont asticoté hier, ses notes ont baissé et ils ont placés beaucoup d’espoir en lui tu sais.»

Akhira n’écoutait rien de ce que son amie lui disait, elle n’entendait que sa voix intérieure qui lui répétait à quel point elle était bête et laide. Et la déception acide qui coulait dans ses veines lui fit prendre une décision catégorique. Elle se défit de la couverture et se leva brusquement faisant sursauter Xinxin qui bondit du lit en même temps qu’elle. Akhira annonça : « Je vais le saigner à blanc ! »

-      Non par pitié ne fais pas ça, c’est mon frère.

-      Attends tu vas voir ! Je vais devenir une bombe et il va pleurer sa race !

-      Ok, mais d’où ça sort tout ça, je ne comprends pas.

-      J’vais m’acheter les mêmes fringues que toi ! Et je vais me faire la coupe de Janet Jackson dans Poetic Justice. Il va pleurer sa race !

Akhira sortit de la chambre en claquant la porte laissant une Xinxin perplexe et amusée.

Ce jour-là, elle dépensa toute sa paye du mois en cosmétique et vêtements. Tout cela comme à son habitude par impulsion. Akhira changea son apparence physique sans réellement se rendre compte à quel point son look soigné changeait également tous les regards alentours. Sa famille, ses voisins, ses camarades de classe, tous la bouche ouverte d’étonnement, eurent besoin d’un temps considérable pour reconnaitre le garçon manqué sous la nouvelle apparition féminine qui se présentait à eux comme si de rien, du jour au lendemain.

Xinxin n’en cru pas ses yeux non plus. Akhira devint la nouvelle sensation du lycée et de son quartier. Malgré tout cet engouement qui l’amusait bien, elle ne pouvait cesser de penser à Grégory. Pourtant elle ne répondait à aucun de ses messages. Il lui manquait mais les remarques qu’il avait faites l’avaient profondément blessée, et si ce n’était que son orgueil ce serait passé puisque depuis les compliments de tous avaient ravivé son égo, mais il y avait aussi l’amour qu’elle ressentait en elle. Elle avait honte de ne pas être assez bien pour lui, et trouvait injuste de l’enfermer dans une relation qui n’était pas à son niveau et qui l’empêchait de réaliser ses projets. Alors c’était mieux ainsi, elle s’en convainquait, même si toutes les nuits elle s’endormait en pleurant.

Akhira voyait sa famille  rassurée depuis son changement, et les gens la traitaient avec plus d’égards. Elle trouvait dommage de ne pouvoir exister dans ce monde qu’à condition de répondre à des critères préétablis.

« En vérité, personne n’a le droit d’être lui-même ».

L’envie de tout jeter et de reprendre là où elle pouvait encore grimper sur les arbres la démangeait tant. Elle refusait toutes les propositions de sorties qu’on lui faisait, cela ne l’avait jamais intéressée mais un camarade de classe sut capter son attention quand il lui proposa d’aller voir des cascadeurs au stade municipal. Gilles, le camarade en question, avait très mauvaise réputation : une sorte de loubard prétentieux et macho. Mais Akhira avait tellement envie de voir cet événement depuis qu’il lui en avait parlé, qu’elle accepta.

La soirée qu’elle passa ce vendredi-là, révéla en elle tout ce qui la passionnait. Aux premiers rangs, habillée d’une jolie robe rouge, tous les yeux étaient braqués sur elle, alors qu’elle ne pouvait détacher ses yeux de la scène qui se jouait au centre du stade. Des cascadeurs en moto sautaient par-dessus des véhicules, trois, quatre voitures, et circulaient dangereusement sur les toits de poids lourds et entre des poteaux enflammés. Akhira voyait ça et Akhira voulait faire ça ! Elle n’avait jamais eu d’ambition, eh bien son ambition naissait là. Elle voulait être cascadeuse comme ces hommes qui se jetaient dans l’air dangereusement. Ses yeux s’émerveillaient et son corps tout entier s’emballait. Elle en était sûre, elle voulait faire ça. Quand Gilles l’avait raccompagnée, il vit ses yeux pleins d’étoiles, et crut en être la raison. Le pauvre ignorait tous les films qui se jouaient dans la tête d’Akhira qui claqua la porte de sa voiture sans lui souhaiter bonsoir et grimpa les quinze étages jusqu’à arriver devant sa porte d’entrée. Il était presqu’une heure du matin, tout était silencieux, elle ressentait une telle excitation en elle, qu’elle ne voulait pas rentrer tout de suite. Elle monta un étage de plus et se retrouva sur le toit de l’immeuble. Un vent frais l’accueillit et sa robe rouge se colla sur ses jambes tandis que ses longues tresses africaines pointaient à droite. Elle leva la tête au ciel prenant de grandes inspirations. L’air était revigorant bien que glaçant. Elle avait trouvé son ambition. Elle voulait faire des cascades. Akhira se doutait bien qu’il n’était pas question d’en parler à son père, il en ferait sans doute une syncope. Pour le moment, elle était juste contente de se trouver un but pour elle-même et ce qu’en diraient les autres passerait après. Ces courses et ces cascades d’amateurs et professionnels n’étaient pas proposés aux femmes, elle le savait aussi mais elle voulait faire ça. A tous prix. Et alors qu’elle y songeait et y resongeait seule sur le toit de l’immeuble, une idée lui vint soudain en tête : puisque les participants portaient des casques de moto, elle pouvait parfaitement s’inscrire en se faisant passer pour un homme ainsi, ni ses frères ni son père n’en sauraient jamais rien. C’est cette nuit-là qu’Akhira créa son alter-ego : Ryu WON.

Elle sortit son porte clé et tenant la clé de la cave décida de descendre.

         Akhira faisait des cascades et des sauts périlleux sur sa moto cross depuis des années déjà, au milieu de la nuit avec son frère Malek et quelques-uns de leurs amis de quartier. Malek et Akhira avait acheté la moto cross sans en aviser leur père, et la tenaient cacher dans le box qu’ils avaient à la cave comme plusieurs dans le quartier le faisait. Malek et Akhira étaient les deux seuls de la famille à en avoir la clé, puisqu’ils étaient les deux seuls à s’occuper des corvées à la maison. En définitive, à part les amis proches de son frère et elle personne n’était au courant… « Et aussi Grégory » se souvint elle alors qu’ayant déjà enfilé le casque vert, elle sortait la moto par la sortie menant au parking derrière l’immeuble. Ce qui était pratique parce qu’il n’y avait pas d’escalier, juste un petit passage en pente et elle était dehors. Elle ne démarrait jamais l’engin bruyant dans le quartier, elle parcourait plusieurs mètres le poussant jusque sur la route nationale d’abord. Chemin faisant, elle se rappelait la nuit où elle avait montré sa cachette à Grégory. Il n’y avait pas de vent cette nuit-là, Grégory avait ouvert de grands yeux de stupéfaction et d’amusement, pas du tout étonné qu’Akhira ait un motocross. Et ils avaient fait des tours de la ville, conduisant chacun son tour. Grégory l’avait regardé faire ses tours et ses galipettes avec l’engin dans un terrain vague alors que le jour se levait mais lui ne savait pas faire ça.

Actionnant le contact de sa moto, Akhira monta d’un saut dessus et alla à toute vitesse le bas de sa robe rouge s’envolant dans son dos. Le souvenir de Grégory l’énervait maintenant. Ça faisait juste mal au cœur et elle finissait toujours par pleurer, à la place elle préférait accélérer dangereusement sur la route nationale au milieu de la nuit, et hop, faire monter son engin sur les voitures garées sur le côté. Et hop, monter sur un poids lourd et rouler sur son toit puis sauter sur la route, gagné ! Rouler vite, déraper au coin de la rue, gagné ! Oublier la douleur du manque, raté. Oublier le bien que procurait la présence de Grégory, raté. Forcer ses larmes à rester derrière ses yeux, raté, sur les rebords de ses paupières, raté, alors au moins les cacher derrière le casque…

         Le succès arriva immédiatement. Akhira avait participé à un concours se faisant appeler Ryu WON : vêtue de sa tenue de motocross verte, le casque toujours en place, personne n’aurait pu se douter qu’il s’agissait d’elle. Elle avait entouré sa poitrine sous un maintien serré afin qu’elle ne paraisse pas, s’était forcé à prendre une posture masculine et imitait à la perfection la voix de son frère Malek. Le tour était joué, premier concours, première place. Cinq mille billets gagnés et déjà le respect de ses pairs.

Akhira vivait son rêve éveillée. L’adrénaline qu’une seule de ces soirées procurait compensait tous les autres jours de la semaine où il fallait qu’elle ne soit qu’une femme. L’excitation parcourait ses veines et devenait bien vite une drogue. Elle concourait sans arrêt, autant qu’elle le pouvait, raflant prix et médailles dont elle se foutait.

Personne ne la reconnaissait, des femmes croyant vraiment qu’elle était un homme lui faisaient des propositions et elle s’en amusait. A maintes reprises, elle rencontra son frère, devenu un vrai fan, sans qu’il ne la reconnaisse. Mais Malek fini par le savoir quand Akhira oublia de retirer la fausse plaque d’immatriculation sur la moto après l’avoir rangée à la cave.

Complétement abasourdi, il était rentré dans sa chambre le matin et l’avait réveillée. Aussitôt Akhira s’était écrié : « Me soule pas Malek c’est pas à moi d’acheter le pain ! » puis elle s’était emmitouflée dans sa couverture. Malek s’était juste assit sur le rebord de son lit et avait dit : « Putain c’est toi Ryu WON ! ». Akhira avait ouvert un œil puis l’avait refermé un sourire en coin lançant dans la voix masculine qu’elle imitait si bien : « Ben ouais, mon fan ! » Ce à quoi Malek avait ri aux éclats.

Avoir le respect de tous dans ce qui la passionnait le plus rendait Akhira fière d’elle, même si c’était un secret bien gardé. Elle ne le faisait pourtant pas pour la gloire, ni pour tout l’argent qu’elle gagnait.

Elle concourait pour avoir autre chose en tête que Grégory.

Par moments, elle arrivait à penser à lui puis à sourire, mais la plupart du temps, elle pleurait. Akhira essayait d’éviter Xinxin au possible parce qu’elle lui rappelait trop son frère et elle en parlait trop souvent. Bien entendu, elle aurait pu lui laisser une autre chance et ils auraient pu reprendre leur relation là où elle s’était brisée mais le problème d’Akhira était qu’elle ne se sentait pas le droit d’avoir un Grégory dans sa vie. Elle l’empêcherait de réaliser ses projets d’avenir, et sa famille comptait énormément sur lui.

Elle serait un frein à tout ce qui lui tenait à cœur, parce qu’elle ne comprenait pas ces choses comme il les comprenait. Sa vie c’était les folles prises de risque et les jeux, lui aspirait à une vie scientifique et médicale bien sérieuse et sensée. Qui était-elle pour se donner le droit de casser tout ça ? Elle évitait ses messages ne prenant même pas la peine de les lire pour ne pas céder, elle prenait des chemins différents pour rentrer quand elle l’apercevait de loin, venu chercher sa sœur après les cours. A chaque fois, les larmes lui montaient aux yeux. Et ce fut pire le soir où après avoir gagné son énième prix, il vint la féliciter au milieu de sa foule de fan. Lorsqu’elle l’avait aperçu, elle avait failli retirer son casque. Son cœur connu les exacts mêmes battements que lors de leur première rencontre. Il s’était arrêté devant elle, Akhira le fixait à travers son casque et tous deux avaient mis leurs deux mains sur leur poitrine, comme devant un miroir, l’un étant le reflet de l’autre. Elle pleurait abondamment sous son casque mais il n’en savait rien. Xinxin était à ses côtés, toujours aussi belle et magnifique, souriant de ce large sourire. Son cœur manqua des battements et le temps se suspendu durant lequel rien n’existait que ce vieux geek chinois. C’était bon juste de le revoir tout près. Grégory ne prononça pas un mot, elle non plus. Xinxin s’avança et lança dans un ton émerveillé : « Vous êtes génial, mon frère et moi sommes de vrais fan ! Vos sauts sont incroyables. Vous avez sauté par-dessus six voitures ! C’est incroyable ! » La foule alentours avait applaudit à ses propos comme pour acquiescer. Puis Akhira n’en pouvant plus de la sensation forte qu’éveillait Grégory en elle, partie s’enfermer en coulisse sans dire un mot. Elle avait refermé la porte du sous-sol où elle se changeait, retiré son casque et l’avait lancé, furieuse, contre le mur. Puis elle était restée recroquevillée sur le sol, pleurant toutes les larmes de son corps.

En vérité, aucune adrénaline ne valait les sensations et les sentiments que Grégory provoquaient en elle. « Il a encore gagné ! » sanglotait-elle, « Ce salaud a encore gagné ! » A même le sol dans la position du fœtus, elle se donnait des coups sur la poitrine comme pour accuser son cœur de trahison. Il avait oublié de faire semblant d’être heureux juste au moment où c’était le plus important.

Akhira se demandait s’il l’avait reconnue. Il avait forcément ressenti ce qu’elle venait de ressentir. Sans doute que depuis tous ces mois passés, il était aussi passé à autre chose et s’évertuait à l’oublier. Ça ne devait pas être bien compliqué d’oublier un garçon manqué, laide, bête et sans avenir.

Akhira resta dans cette position jusqu’à ce que les tremblements dans ses jambes cessent et que ses larmes sèchent. Puis elle trouva le courage de se lever, elle ramassa son casque, l’enfila. Puis pile au moment où elle se retourna pour sortir, apparu devant elle une personne vêtue exactement comme elle, ayant exactement le même casque également. Elle sursauta d’abord, puis prenant sa voix masculine demanda : « Hé, t’es qui toi ? »

L’autre ne répondit rien, restant debout, l’observant sans bouger. Elle eut un mauvais pressentiment et pris peur. Ils se trouvaient dans une pièce quasiment vide, il n’y avait là que deux bancs en bois sur le côté et un casier dans lequel elle mettait ses affaires. Chaque mot prononcé revenait en écho.

Akhira répéta : « T’es qui ? » continuant : « Pourquoi t’es habillé comme moi ? T’es un fan ? » L’autre resta muet puis quand il prit la parole, sa voix était exactement la même que celle de son frère Malek, celle qu’elle imitait. Il dit :

-      Ça t’intéresse les combats ? Les vrais combats ? Je sais que tu fais aussi de la boxe.

-      Ah c’est toi Malek ! T’es bête tu m’as fait peur.

Akhira avait avancé le bras comme pour lui retirer le casque et il s’était écarté brusquement disant avec fermeté :

-      Non, pas Malek !

Le ton était suffisant pour qu’elle le croie.

-      Alors t’es qui ? Sors ! Tu veux quoi ?

-      Tu veux participer à un vrai combat ?

-      Pourquoi tu me le propose ? Tu veux qu’on se batte ?

-      Si tu gagnes, tu gagnes gros mais c’est pas un jeu pour les faibles. T’en es ?

-      Où et quand ?!

Akhira avait répondu comme à son habitude, attirée par les défis, sans faire attention à ce que l’inconnu dont elle ne voyait pas le visage lui proposait.

Il poussa un rire fort et perçant dont l’écho lui fit froid dans le dos puis sortit avant elle sans en dire plus. Quand il la laissa dans la salle ses oreilles se mirent un instant à siffler d’un son continu et un frisson la parcourut. 

 

 

 

         1.1 FITNA

 

 

         Akhira se changeait toujours directement dans la cave. Cette nuit, elle était rentrée plus tôt que d’habitude. Après avoir rencontré Grégory elle ne voulait plus qu’une chose rentrer s’emmitoufler sous sa couverture et pleurer jusqu’au sommeil. Montant l’escalier qui menait de la cave au rez-de-chaussée, elle tomba nez à nez avec Kamel. Elle connaissait le jeune homme frêle aux cheveux bouclés depuis l’enfance, ils avaient grandi ensemble dans le quartier ; Kamel était venu du Moyen-Orient tout petit pour vivre avec son oncle et sa famille parce qu’il avait une maladie cardiaque.

Quand il la vit sortir de la cave il lança : « Tu me feras pas croire que t’es allée jeter les poubelles à presque minuit passé ! » Son sourire était toujours accueillant et chaleureux, sa voix était toujours calme et posée, malheureusement, les cercles sombres autour de ses yeux exposaient toujours son combat contre sa maladie.

-      Ça va Kamel ?

-      Et toi ? Ça fait un bail. Bien que des rumeurs racontent que t’es plus un bonhomme.

-      Ah les rumeurs racontent !…

-      J’imagine que tu vas encore monter les quinze étages à pied. Tu ne prends pas l’ascenseur ?

-      Ecoute, ben tu sais quoi, aujourd’hui j’veux bien perdre mon temps à l’attendre avec toi.

Kamel la regarda droit dans les yeux et Akhira en eut la chair de poule.

De sa voix posée et sage il dit : « Tu te rappelles quand on avait à peine huit ans, au centre de vacances du quartier. On était allé à la piscine. Les maîtres-nageurs nous interdisaient d’aller dans le grand bain, puis j’sais plus qui a lancé le défi, mais on a défié quiconque d’aller juste y faire une longueur et de revenir. Toi, comme d’habitude Akhira, non seulement tu as relevé le défi mais en plus, tu es allé sauter du grand plongeoir en faisant un flip arrière ! »

Akhira sourit à ce souvenir, et hocha la tête d’approbation.

-      Tu te souviens hein ? T’as toujours été comme ça Akhira. Toujours à vouloir en faire plus. Et un défi, et un défi de plus. Mais tu sais les vrais combats on les mène dedans en vrai (Kamel mis sa main sur son cœur, Akhira suivit son geste des yeux, un frisson lui traversant le corps). Le vrai jihad, c’est l’homme contre lui-même. Chacun d’entre nous combat ses propres démons. C’est un combat entre ton bien et ton propre mal, et tu choisis qu’elle partie de toi t’enveloppera totalement au bout d’un moment. C’est une fitna.

-      Une fitna ? Qu’est-ce que c’est ?

-      Une tentation, une épreuve, un test, une leçon de morale, l’épreuve des feux de l’enfer, une punition, une récompense mais qui sépare le faux du vrai, qui enlève les impuretés au final.

Akhira croisa les bras sur sa poitrine et hocha la tête d’approbation, attentive. L’ascenseur arriva, ils entrèrent, Kamel appuya sur le bouton du septième et du quinzième étage en continuant :

-      Un décès peut être une fitna, l’amour qu’on a pour un proche peut être une fitna, les enfants, les parents, les femmes, les maris. Tout ce en quoi on pourrait s’attacher de manière démesurée, ce qui prendrait plus de place dans nos âmes que notre foi. Ah si tu savais ce que la foi peut faire ! Une mère déplacerait à main nues un camion à cause de l’amour qu’elle a pour son enfant s’il était en dessous, la foi peut faire beaucoup si elle est alimentée pareille, même plus mais on ne le sait pas... On ne le sait pas. Tu sais qu’avec une prière tu peux protéger toute ta famille sur plusieurs jours contre tout mal existant sur terre ? Tu sais que tu peux même étendre ce pouvoir sur tous tes voisins ? Tu sais qu’avec ce même pouvoir tu es capable de protéger une ville entière ? Capable de bâtir un bateau sur des centaines d’années, de survivre dans le ventre d’une baleine, capable de survivre à un feu dans lequel on t’aurait jeté ? Capable de supporter des années d’emprisonnement injuste avant d’être fait roi, capable de diviser un océan en deux, capable de faire marcher sur les eaux, capable d’être élu à un voyage nocturne qui mènerait au-delà de ce que l’homme croit être sa limite et y rencontrer l’incroyable ? Mais on ne sait pas...

L’ascenseur s’arrêta à son étage, il sortit, se retourna et la regarda avec ce même sourire chaleureux aux lèvres. « Prends soin de toi Akhira »

-      Toi aussi Kamel, à bientôt.

Sans qu’elle ne sache pourquoi, elle ressentie de la peine quand la porte de l’ascenseur coulissa se fermant, les larmes lui montèrent aux yeux.

Quand elle entra dans sa chambre, Akhira trouva une enveloppe posée sur son lit. Elle se posa et l’ouvrit : il contenait un ruban de soie rouge juste assez long pour être porté en bracelet et une note manuscrite disant :

« Tu Me Manque. » Signée Grégory. Akhira s’étala sur son lit les larmes coulant sur ses joues. Elle se faisait du mal à elle-même en refusant de voir Grégory, entêtée, elle ne pouvait s’enlever l’idée de la tête qu’elle était une mauvaise personne qu’il ne devait pas fréquenter. Elle avait raté son bac blanc et avait déjà décidé de ne pas passer son bac du tout sans rien en dire à son père. Elle ne retournerait plus jamais en cours, l’été commencerait sous les cris de déception dans quelques semaines, elle s’y préparait.

Grégory et Akhira, ensemble, aucun des deux ne voyait plus clair, aucun des deux ne contrôlait plus rien.

Sans doute que sa foi avait peur de disparaitre dans son âme, étouffée par ce qu’elle ressentait de trop grand pour Grégory et qui pour sûr, prenait vraiment beaucoup, beaucoup de place.

Allongée sur son lit, les larmes chaudes débordant de ses paupières fermées, elle serrait fermement le ruban de soie contre sa poitrine. Son cœur battait fort et sa tête était lourde à force de trop penser. Akhira s’endormie finalement.

         Ce sont des sanglots qu’elle entendit en premier au réveil le lendemain matin. Ce n’était pas les siens. Une présence était assise sur le rebord de son lit. Immédiatement elle prit peur. Akhira se dressa d’un coup et trouva son frère Malek assis là, reniflant. Il s’était passé quelque chose. Ses deux autres grands frères se tenaient debout près de la porte ouverte, l’air inquiet.

Les rideaux étaient tirés, il pleuvait à torrent et le tonnerre grondait dehors. L’atmosphère était sombre. Akhira sortir du lit forçant son frère à se lever le poussant du pied gauche. Il semblait éviter son regard. Elle le connaissait quand il était comme ça, c’était juste parce qu’il était lâche. Elle commença à pleurer avant même de savoir de quoi il s’agissait et demanda en sanglot : « Bon sang mais qu’est-ce qu’il y a encore ? »

Malek la regarda un instant sans prononcé un mot puis il dit juste : « C’est Grégory » et cela suffit pour qu’Akhira se mit à courir comme si une bombe allait exploser. Elle ne prit pas la peine de mettre de chaussures, elle sortit pieds nus, vêtue de son jogging de la veille dans lequel elle s’était endormie. Elle déballait les escaliers comme une folle, les oreilles bourdonnant. Les pas de ses frères la suivant dans son dos. Elle ne savait même pas ce qu’il se passait, pourtant les battements de son cœur lui disaient déjà que c’était grave. Le tonnerre retentit à l’instant où elle courut dans la rue, elle glissa, manquant de tomber la tête la première au moment de tourner dans le coin de la rue. Ses frères criaient son nom dans son dos. Des cailloux lui cisaillaient la plante des pieds, les quelques passants qu’elle croisait l’observaient avec stupéfaction mais Akhira ne s’arrêta qu’à l’instant où elle arriva devant la maison de Grégory, où une petite foule s’était formée près des deux ambulances. Elle poussa sans s’excuser et rentra dans la maison. Il y avait des personnes qu’elle n’avait jamais rencontrées auparavant, toutes asiatiques, la famille sans doute. Elle monta immédiatement les marches et tomba nez à nez avec Xinxin et ses parents devant la porte de la chambre ouverte de Grégory. Ils lui lancèrent un regard choqué, elle était trempée jusqu’aux os et son visage grimaçait de peine. Au fond, elle se doutait de la gravité de la situation maintenant. Tout ce monde, les secouristes dans la chambre qui remballaient leurs affaires et les visages douloureux de ses parents. La mère de Grégory fit un pas vers elle puis prononça à peine : « Ma… » Avant de s’évanouir. Son mari l’attrapa de justesse et Xinxin poussa un cri avant de mettre sa main sur la bouche ; les secouristes se ruèrent sur le couple alors que le père la posait sur le sol.

Xinxin se mit à sangloter fort, poussant des cris d’hystérie, une femme asiatique poussa Akhira et alla à sa rencontre la prenant dans ses bras. Et alors qu’elle avait posé sa tête sur l’épaule de cette femme, ses yeux plongé dans le regard apeuré d’Akhira, elle prononça pour celle-ci : « Il ne se réveille plus Akhira ! Mon frère ne se réveille plus ! ».

Grégory était mort dans son sommeil.

         Akhira pleura en silence, les pieds douloureux, elle entra dans la chambre de Grégory pendant qu’on s’affairait autour de sa mère évanouie dans le couloir. Elle ferma la porte derrière elle. Les bruits des pleurs et des voix inquiètes lui parvenaient alors qu’elle avançait vers le lit. Les rideaux tirés laissèrent transparaitre un éclair et le tonnerre retentit presqu’immédiatement après. Ses pas étaient lents, une odeur de bougie planait dans l’air. Akhira regarda un instant le corps tranquille du seul homme qu’elle n’aimerait jamais, sur le dos, la couverture remontée jusqu’au cou, comme endormi. Ses larmes redoublèrent sur ses joues. Une migraine commençait son tintamarre dans sa tête et ses paupières battaient comme si elle allait se rendormir. A cet instant, la mort était surréaliste. Il dormait juste sur son lit, c’était tout. Grégory, dormait juste sur son lit, son teint était étrange mais c’était tout. Akhira se posa sur le sol à la hauteur de sa tête, elle baissa la tête, sanglotant. Puis elle se redressa sur ses genoux et posa sa tête sur son torse. Les yeux fermés, elle resta ainsi. Elle ne savait même pas quoi penser, c’était juste irréel. D’abord, elle l’avait vu la veille, il lui avait laissé un ruban rouge dans la boîte aux lettres, et maintenant, Grégory était mort. Juste comme ça. Du jour au lendemain, il était mort.

Elle ne le reverrait jamais plus à présent, comme pour sa mère. Comme ça. Tous ceux qu’elle aimait profondément s’en allaient, comme ça. Sans qu’elle n’ait le temps de leur dire à quel point elle les aimait. Et bien que cela paraissait soudain et irréel, Grégory était bien partit pour de bon : sous son oreille contre sa poitrine, elle n’entendait rien ni ne sentait aucun mouvement, son cœur ne battait plus, son cœur ne battrait plus jamais.

Et alors qu’elle se concentrait sur son ouïe comme espérant entendre un dernier battement, des mains vinrent la tirer en arrière. Ses frères la forcèrent à partir, elle ne résista pas. Elle ne prononça aucun mot.

Le choc la mortifiait plus profondément qu’elle ne l’avait jamais été.

Sur le chemin du retour alors que ses frères la portait presque ses jambes trainant sous la pluie, ses pensées n’avaient aucune direction établie. Tous les souvenirs et tous les propos s’y mélangeaient : « Hier tu étais encore à moi et aujourd’hui tu n’appartiens même plus à toi-même ». « Est-ce que tu te serais douté ? Y’a pas si longtemps on riait, on jouait, est-ce que tu t’en serais douté ? » « Et ta famille avait mis tant d’espoirs en toi ? Que va devenir Xinxin ? » « Et moi jamais plus je n’aimerai quelqu’un. L’amour est mort avec toi Grégory. Je suis morte avec toi Grégory ».

 

         Les jours qui suivirent furent chaotiques.

         Akhira ne sortait plus de son lit, les migraines encerclaient son cerveau tandis que les larmes mouillaient ses oreillers. Elle n’était plus que l’ombre d’elle-même, le ruban de soie rouge attaché à son poignet gauche. Elle ne s’alimentait plus, son père passait des heures à essayer de la calmer rien n’y faisait. Grégory était mort et il n’avait jamais su à quel point elle l’aimait. Il s’était endormit comme à son habitude, et ne s’était juste plus jamais réveillé. Au matin, Xinxin n’était pas parvenue à le réveiller. Son cœur avait cessé de battre et aucune maladie n’avait été décelée. C’était fini. Malek disait que c’était le destin et qu’après tout on allait tous y passer, qu’il fallait garder la foi : « La vie sur Terre n’est qu’un passage tu sais, on n’est pas fait pour y rester. Et les meilleurs partent toujours en premier. »

Mais rien ne pouvait lui faire du bien, Akhira se sentait minable pensant qu’elle ne faisait jamais rien de bien, elle n’apportait jamais rien d’utile à quiconque. Toutes ses pensées ramenaient au souvenir de Grégory, chaque instant passé ensemble lui revenait en mémoire. C’était vrai et c’était irréel.

La famille de Xinxin décida de l’enterrer dans son pays d’origine. Xinxin vint dire au revoir à Akhira mais elles ne discutèrent de rien, elles ne firent que pleurer et Xinxin s’en alla après l’avoir longuement embrassée.

Akhira vivait comme un fantôme, n’étant même plus certaine de qui elle était. Plus rien ne l’intéressait et elle ne voyait pas comment demain pouvait être un jour meilleur.

Et puis son mal s’aggrava soudainement quand un matin, elle se réveilla dans l’horreur : ses jambes refusaient de bouger.

Akhira pensa ne pas s’être bien réveillée d’abord, elle se sentait comme dans un rêve mais lorsqu’elle se rendit compte être bien réveillée, elle hurla instinctivement : « Au secours ! ». Elle pouvait agiter le haut du corps mais rien n’y faisait, ses jambes ne bougeaient pas. Toute sa famille avait débarqué dans la chambre sous ses cris, le regard horrifié, nulle ne savait vraiment quoi faire. Malek appela de suite les urgences, son père essayait de la rassurer, l’un de ses frères se tenait les mains sur la tête abasourdi et un autre lui massait les pieds croyant qu’ils étaient juste engourdis. Sa belle-mère quant à elle restait près de la porte, complétement choquée. Akhira pleurait et paniquait : « Oh non, mes jambes, je ne les sens plus Baba ! Je peux plus les bouger ! Voilà, tu vois voilà encore autre chose ! »

Les secours arrivèrent et elle fut emmenée à l’hôpital. Le soir venu, après maints examens, ses jambes ne bougeaient toujours pas, et les médecins n’avaient aucune explication. Physiquement tout était normal, alors ils suggèrent que le choc du décès de Grégory était sans doute la cause de ce qu’ils disaient être une réaction psychosomatique. En d’autres termes tout était dans sa tête. Il fallait qu’elle se repose et sans doute que tout rentrerait dans l’ordre. Pourtant cela ne faisait que commencer.

         La famille d’Akhira était restée jusqu’à la fin des visites à l’hôpital.

Elle avait eu un pincement au cœur en voyant les yeux de son père bordés de larmes. Décidément, le vieil homme ne trouvait pas de repos avec une fille comme elle, avait-elle pensé. Elle se jura de ne plus importuner sa famille. Elle ne pouvait pas que partager la douleur et n’apporter jamais aucun réconfort à personne. Son père avait le corps usé par son travail physique il fallait au moins qu’en rentrant à la maison il y trouve une sérénité. Jamais elle ne l’avait entendu se plaindre mais elle se plaignait de tout, elle était fainéante, elle ne causait que tracas.

Restée seule dans sa chambre d’hôpital, Akhira tira sur la couverture jusqu’à découvrir ses pieds, elle les fixa essayant de son mieux pour les faire bouger. Rien n’y faisait. Elle se concentra tant qu’elle se mit à transpirer et pleurer. « Qu’est-ce qui ne va pas encore avec moi ? Bon sang, mais bon sang ! » Elle mit les deux mains sur sa tête en geste de désespoir. Akhira se sentait inutile et ce n’était pas nouveau. Elle avait toujours eu le sentiment que vivre ne servait à rien. Tout lui paraissait ennuyeux… Jusque sa rencontre avec Grégory… mais Grégory était mort et le monde n’était plus qu’un immense terrain de jeu abandonné à l’obscurité. Alors qu’elle se perdait dans ses pensées sombres, une voix retentit à sa gauche, elle tourna la tête et vit une vieille femme en robe de chambre fleurie, les cheveux poivre sel, qui se tenait debout près de la porte. « Qu’est-ce que vous avez dit ? » demanda Akhira.

-      Ils vont bientôt être révélés au monde. Répéta la vieille femme.

-      Qui ?

-      Eux.

La vielle femme pointait le doigt derrière elle, quand Akhira regarda dans la direction elle sursauta de peur : des yeux rouges regardaient à travers la fenêtre. Elle s’agita prise de panique puis tourna la tête vers la porte : la vieille femme avait disparu. Elle tourna de nouveau la tête vers la fenêtre et une présence se trouvait cette fois juste près du lit : exactement celle qu’elle avait vu dans les vestiaires l’autre soir, toujours vêtue de sa combinaison de motocross et du casque. Presque hystérique, Akhira hurla : « Mais comment vous êtes arrivé là ! » Ses mains tremblaient mais elle parvint à saisir le bouton d’appel sur le chevet. Elle appuya de nombreuses fois pour alerter les infirmières, lorsqu’elle se tourna de nouveau, la présence avait disparu.

Une infirmière, jeune et brune, entra en trombe demandant :

« Vous allez bien ? Que se passe-t-il ? »

Akhira bégaya puis elle se mit à sangloter, tremblante et apeurée.

L’infirmière essaya de la calmer sans y parvenir, un homme infirmier entra, Akhira n’entendait plus ce qu’ils disaient ses oreilles se mettant à siffler d’un son continu. L’infirmier sortit puis revint lui faire une piqûre.

Au bout d’un court instant elle s’endormit.

         Le lendemain, Akhira se réveilla en sursaut, sûre d’avoir fait un cauchemar. Il pleuvait à torrent, le ciel se rayait d’éclairs menaçants et le tonnerre grondait. Les infirmières eurent bien du mal à l’aider pour son bain. Akhira prenait toute aide comme un affront. Elle se rendait compte de sa dépendance à présent que ses jambes ne répondaient plus. Elle avait honte, elle était frustrée et chaque minute passée dans cet état l’enfonçait dans la mécréance. Elle ne voulait plus vivre. Un sentiment sombre l’envahissait, elle se sentait vide et inanimée comme un fantôme errant sans but dans des lieux qui ne lui appartenaient plus. Elle se sentait étrangère en son propre corps. Elle ne voulait pas s’alimenter non plus. Le médecin et les infirmières ne purent que très peu à ce niveau-là, malgré leurs conseils et remontrances. Les tests disaient toujours que tout allait bien et pourtant Akhira ne marchait toujours pas. Il pleuvait sans fin, l’atmosphère était sombre. Akhira ne parlait que très peu quand sa famille lui rendait visite. Quatre jours passèrent et après s’être alimentée correctement suite à l’ultimatum du médecin, elle put rentrer chez elle.

         A la maison son quotidien se résumait à dormir. Akhira restait dans son lit, refusant de sortir sur la chaise roulante malgré les propositions de ses frères qui promettaient que cela lui ferait du bien. Elle ne voulait pas être vue comme une infirme par ses voisins. La chaise roulante ne lui servait que pour qu’elle puisse aller et venir aux toilettes et à la salle de bain.

Son état ne s’améliorait pas. Elle sentait bien que les jours passants dans cet état, elle devenait une charge pour sa famille. Akhira se disait qu’ils devaient désespérer de la voir un jour marcher de nouveau et certainement, que nulle d’entre eux ne voudrait devoir la prendre en charge à vie.

Celle qui aimait se jeter dans les airs était devenue une charge. Ses acrobaties n’étaient plus que des souvenirs. Monter sur une moto n’était plus envisageable. « Je suis finie. Je ne sers à rien. »

Akhira s’était emmitouflée dans sa couverture, la tête tournée vers le mur. Entre deux sanglots elle écoutait la pluie battre contre les vitres de sa fenêtre. Ces moments étaient des pauses salvatrices car toute autre pensée apportait du sel à ses blessures. Une vie peut bien s’écrouler d’un instant à l’autre. On pouvait être quelqu’un et en un claquement de doigts être une personne complètement différente voire ne plus être du tout. Pourtant tout le monde vit en prenant ses jours pour acquis.

« Quel jour nous appartient si la nuit doit tomber de toute façon sans qu’on n’y puisse rien ? »

La nuit tomba, elle n’en sut rien car elle s’était endormie comme les heures défilaient sans intérêt pour elle. Elle s’endormait, se réveillait, s’endormait. Malek la forçait à s’alimenter, quand ça devenait compliquer, il menaçait d’appeler leur père et comme elle se promettait de ne pas le charger de plus, Akhira finissait par céder.

Aucun sourire ne se dessinait plus sur son visage sauf une fois quand Malek avait lancé pour rire : « Tu devrais être contente, au moins maintenant, t’as plus à aller acheter du pain ! ».

         Akhira ouvrit les yeux dans une chambre plongée dans le noir. Depuis que son esprit avait commandé à ses jambes de faire grève, il lui était difficile de se tourner dans son lit. Alors au bout d’un certain moment, quand le côté droit de son corps n’en pouvait plus, elle se réveillait et s’activait longuement se battant avec couverture, oreillers et jambes inanimées pour se tourner sur l’autre côté. S’apprêtant à faire cela, elle resta quelques minutes, emmitouflée dans la couverture, laissant juste son visage en dehors.

Elle garda les yeux fermés sans se rendormir pour autant, quand tout à coup, elle sentit une présence penchée au-dessus d’elle. Elle n’ouvrit pas les yeux instamment croyant que c’était son père qui venait voir comment elle allait comme il le faisait souvent. Mais quand ses oreilles se mirent à siffler, elle prit immédiatement peur et ouvrit les paupières en seul geste. Elle se statufia, trop effrayée pour tourner la tête. Elle n’entendait rien que ce bruit continu perçant et désagréable mais cela ne l’empêchait pas de ressentir cette présence penchée sur elle dont le souffle brulant passait à travers la couverture diffusant une odeur nauséabonde. Elle eut la nausée, grimaçant alors que la salive qu’elle refusait d’avaler s’accumulait dans sa bouche. « Qu’est-ce que c’est ? Qui c’est ? » Paniquait-elle intérieurement alors que son cœur prenait une folle allure. Elle n’en saurait rien tant qu’elle ne se retournait pas pour le voir. Mais se retourner avec les jambes immobiles voulait dire dix minutes de lutte puisque seul son tronc pouvait bouger. Elle pouvait crier sinon ? Mais elle ne devait pas réveiller son père. Elle ne devait plus jamais le réveiller. « Et puis de toute façon qu’est-ce que ça peut bien être ce truc ? » Un fantôme ? Akhira n’avait jamais ni cru ni eut peur de ces choses-là. Pourtant c’était bien elle qui tremblait sous la couverture incapable de se rappeler à la raison. Elle décida que tant pis, il fallait qu’elle se retourne, il fallait qu’elle sache ce qu’il en était. La bouche gonflée de salive, elle se recouvra totalement de la couverture et entreprit de se retourner. Le son dans ses oreilles continuant. Ses membres mobiles tremblant et les autres s’entremêlant tandis que ses mains s’affairaient, la couverture gênant ses piètres mouvements. La sueur coulant sur son visage. Le nez perturbé par l’odeur qui s’infiltrait et retournait son estomac. Quand elle parvint à se retourner, sa main appuya sur l’interrupteur de sa lampe de chevet et quand elle vit une tête de bison perchée au-dessus d’elle Akhira ne put plus se retenir et lui cracha à la figure avant de pousser un hurlement.

Elle essaya de toutes ses forces de se pousser vers l’arrière, sa tête cogna le mur. Malek arriva en trombe dans la chambre et alluma la lumière du plafond. Akhira put alors voir : la chose était vêtue de sa combinaison de motocross, mais ne portait plus le casque, elle avait la tête d’un bison extrêmement noir aux yeux rouges, l’air monstrueux et ses cornes étaient droites pointant vers le ciel. Le crachat lui dégoulinant du visage. Elle savait que ce n’était pas un masque, elle s’avait que cela n’avait rien à voir avec l’animal. Ce ne pouvait être qu’un démon. Tout ce dont on lui parlait depuis petite et qu’elle ne croyait pas.

La chose se tenait au milieu de la pièce et la fixait sans dire un mot, quand Malek arriva vers elle sans rien noté, Akhira comprit qu’il ne la voyait pas.

Malek commença à s’asseoir sur le rebord du lit mais dû se lever immédiatement quand Akhira eu un haut-le-cœur, se pencha et vomit.

Il sortit de la chambre disant qu’il allait chercher de quoi nettoyer. Akhira n’eut pas le temps de le stopper et elle se retrouva seule avec la bête.

Elle sanglota en silence murmurant : « Voilà, tout ça c’est bien fait pour moi ! J’y croyais pas, c’est bien fait pour moi. Tout me vient maintenant, tout me vient. » Sa belle-mère entra à son tour dans la chambre, à cet instant le son continu cessa dans ses oreilles. Elle l’observa ahurie et demanda : « Akhira à qui tu parles ? Qu’est-ce qu’il y a ? » Son regard suivait la direction de celui d’Akhira mais elle ne voyait rien de tout ce qui la terrorisait à ce point. Akhira pointa des yeux désespérés vers elle disant : « Je vais mourir. Il va me tuer. Le démon va me tuer. » Malek arriva avec un seau et de une serpillère entre les mains alors qu’il pénétrait la chambre la belle-mère ferma derrière lui et le força à rester près de la porte disant :

« Attends Malek ! Il y a quelque chose dans la chambre avec ta sœur. »

Malek regarda sa sœur qui le visage défait montra du doigt tremblant le centre de la chambre, où pour lui rien ne paraissait, comme pour confirmer les dires de sa belle-mère. La belle-mère commença à murmurer des prières joignant ses mains sur son cœur. Akhira baissa la tête sur le vomi sur le rebord de son lit et parterre, quand elle la releva, la chose avait disparu.

-      Il est parti ! S’exclama-t-elle.

Sa belle-mère ne s’arrêta pas pour autant, Malek avança et entreprit de nettoyer. Quand il eut finit, il apporta de l’eau à Akhira et un seau pour qu’elle puisse se nettoyer la bouche et boire. Sa belle-mère l’aida à s’asseoir sur la chaise roulante et pendant que Malek changeait ses draps, elle la serra très fort dans ses bras murmurant : « Ne laisse jamais ces créatures prendre possession de toi. Soit forte Akhira ! Bats-toi. Sois forte ! »

Akhira pleura entre ses bras durant de longues minutes. Elle qui ne pensait pas possible d’avoir un jour besoin de cette femme que son père avait ramenée du bled en substitue de sa mère, se trouvait apaisée et réconfortée.

 

  

Elle n’était pas folle, elle n’était pas droguée, elle n’était pas sous l’emprise de l’alcool. Il était une heure du matin d’après ce que son portable annonçait. Malek et sa belle-mère dormaient au salon, toutes lumières allumées comme dans sa chambre. La porte grande ouverte au cas où Akhira aurait besoin d’aide. Elle avait fait semblant de dormir, puis une fois qu’ils étaient sorti, elle s’était redressée toute tremblante de peur sur son lit.

Depuis elle restait ainsi, insomniaque et terrifiée. Akhira n’avait plus de larmes pour pleurer. Quand son frère avait essayé de la consoler plus tôt elle avait demandé : « Est-ce que tu crois que Kamel pourra venir me voir demain ? » Malek avait ouvert de grands yeux d’étonnement et longuement bégayé puis c’était sa belle-mère, qui toujours aussi cash et directe avait lancé : « Kamel est décédé le même jour que le frère de ton amie chinoise ».

Les larmes aux bords des yeux Akhira avait juste dit : « Oh… »

Son frère avait rajouté : « Tu sais bien qu’il était malade depuis tout petit. » Comme si cela changeait quelque chose.

A présent, seule dans sa chambre, Akhira ne se reconnaissait plus. Elle était devenue si fragile en si peu de temps qu’il lui semblait vivre une autre vie, comme si rien n’était réel. « Où je suis ? » murmura-t-elle regardant les alentours de sa chambre. En terre, elle savait parfaitement où elle était, mais en elle-même comment avait-elle pu se perdre à ce point ? « J’ai toujours été une combattante, j’ai toujours été forte, où je suis ? Hein ? Où je suis ? »

Tous ses cap ou pas cap qu’elle avait gagné, toutes ces bagarres contre les garçons à la cours de récré, et maintenant où était-elle ? Même si ses jambes ne bougeaient plus, elle n’était pas une femme faible, jamais. « Jamais ! Jamais moi ! » Akhira ôta la couverture sur ses jambes et regarda ses pieds. Elle pensa fort : « Bougez ! Bougez bon sang ! Bougez ! » Rien ne se passa.

Tant pis pour le moment, ce n’était qu’une question de temps dans ce cas. Elle réessayerait jusqu’à pouvoir se lever comme avant. Et si ce n’était pas comme avant alors tant pis aussi, elle réorganiserait sa vie jusqu’à devenir complétement indépendante. Ce démon, dès que sa belle-mère était entrée dans sa chambre ses oreilles avaient cessé de siffler. Elle portait forcément en elle quelque chose qu’il lui faisait peur et qu’Akhira n’avait pas.

« La foi hein ? C’est vrai qu’elle prie toujours elle, tout comme baba. Tout comme le faisait mama ». Sa belle-mère n’avait jamais montré de signe d’affection jusque cette nuit, elle considérait Akhira comme une fainéante, et Akhira quant à elle considérait sa belle-mère comme une femme au mauvais caractère à qui l’on ne pouvait rien dire sans qu’elle ne fasse une moue de dédain. Aucune d’elles n’avait laissé de chance à l’autre. Akhira tenait en elle la place de sa mère bien au chaud et personne ne pouvait s’asseoir là. Jamais elle n’aurait juste pensé à créer une autre place pour une autre mère. Pourtant, cette nuit, ce qui venait de se produire prouvait bien que même les personnes les plus dures pouvaient porter en elles, un pouvoir de destruction massif contre les démons.

Akhira voulait ce même pouvoir capable de protéger une ville entière comme lui avait dit Kamel, capable de bâtir un bateau sur des centaines d’années, de survivre dans le ventre d’une baleine, capable de survivre au feu, capable de supporter des années d’emprisonnement injuste avant d’être fait roi, capable de diviser un océan en deux, capable de faire marcher sur les eaux, capable d’être élu à un voyage nocturne qui mènerait au-delà de ce que l’homme croit être sa limite. Akhira joignait les mains sur sa poitrine et priait. Elle faisait en murmure amandes honorables de tous ses péchés et avouait ses fautes, et avouait sa dépendance et sa petitesse quant à l’immensité.

Plus tôt, sa belle-mère avait juste eut à prier mais elle n’avait même pas été capable de faire ça. Akhira sentait la fatigue la gagner mais elle résistait perdue dans ses prières ; elle résista jusqu’à céder malgré elle s’endormant dans sa position assise.

Deux heures plus tard, c’est une douleur au pied gauche qui la réveilla. Akhira ouvrit les yeux lentement la douleur étant désagréable, elle ne se rendit pas tout de suite compte de ce qu’il se passait émergeant de son sommeil. Elle ouvrit les yeux complètement, la lumière du plafond, qu’elle allumait rarement, était agressive. Elle battait péniblement des paupières et dû se frotter les yeux à maintes reprises quand ayant jeté un œil sur ses pieds qui dépassaient de la couverture, elle vit une lumière verte dans laquelle dansait de petites particules qui en émanait. Cette lumière émanait de tout son corps, même de ses mains qu’elle tournait et retournait en face de ses yeux ébahis. Son coeur battait fort, d’une certaine peur, d’une certaine incompréhension, et d’excitation. Et puis, un sourire aux lèvres, elle n’hésita plus et sauta hors de son lit. Debout sur ses jambes, les larmes coulaient le long de ses joues : des larmes de joie et de soulagement. La lumière verte qui émanait d’elle semblait coller à l’air laissant des trainées qui dansaient indépendamment puis rejoignaient son corps. « Qu’est-ce que c’est ? » Akhira faisait attention de ne pas faire de bruit, ne voulant pas réveiller son frère et sa belle-mère, elle entreprit de sortir sur le toit.

Elle fit cela en un instant après avoir jeté un œil sur l’heure affiché sur son portable : 3h00. Elle monta sur le toit pieds nus, vêtue de son bas de jogging blanc délavé et d’un débardeur autrefois rose. Il pleuvait à torrent mais elle ne s’en soucia pas : la lumière verte paraissait encore plus belle sous la pluie. Il semblait que certaines particules jaunes jouaient avec les goutes avant de les relâcher. « Putain, je crois que ce truc est vivant ! » Akhira s’émerveillait de la sensation piquante dans ses pieds. Elle marcha en rond, courut de long en large, et ce n’est que quand elle sauta et n’atterrit pas naturellement sur le sol que son excitation se trouva à son comble ! Elle avait lévité un instant avant d’atterrir. « Je peux voler ! Putain je crois que je peux voler ! » Il ne lui fallut pas plus longtemps pour comprendre que les particules pouvaient la maintenir en l’air comme elle le voulait.

Akhira en profita pour sauter de nouveau souhaitant le faire le plus haut possible et les particules la firent monter à une hauteur telle qu’elle en prit peur, avant d’atterrir en douceur. « Ouais ! C’est pas vrai ! C’est dingue ! » Elle recommença, commandant en son intérieur, sans jamais devoir le dire autrement qu’avec son cœur, de ne pas redescendre de suite. Elle resta un instant suspendue dans l’air, au milieu de la nuit, regardant la ville endormie. Les particules jouaient avec les larmes d’extase qui coulaient sur ses joues. Un bien-être intense l’envahissait et l’apaisait. Elle aurait pu rester comme ça toute sa vie… Mais d’un coup sans crier gare, elle sentie une lourde charge lui tomber dessus et la plaquer brutalement contre le sol.

Akhira poussa un hurlement de peur. La charge qu’elle n’avait pas eu le temps de voir, lui lacérait le dos avec des griffes et poussait des hurlements de bête. Elle sut immédiatement qu’il s’agissait du démon à la tête de bison.

Plaquée sur le sol, son poids l’empêchait de bouger et comprimait sa poitrine. Akhira ne s’était pas préparée à ça. Les douleurs qu’elle ressentait étaient insupportables, elle pouvait deviner les coulures de sang sur son corps. Il fallait qu’elle réfléchisse vite. Elle commanda dans son corps un redressement sec et brutal : en un instant elle se retrouva debout.

La bête surprise, avait roulé sur elle-même puis c’était de nouveau mis à flotter au-dessus d’elle. Il s’agissait bien du démon à la tête de bison, ses yeux rouges étaient encore plus perçant dans la nuit, elle mugissait de rage, et deux ailes sombres ressemblant à d’énormes ailes de chauve-souris battaient dans son dos, balayant la pluie. Un éclair raya le ciel et le tonnerre retentit durant un moment pendant lequel les deux s’observaient sans action. Akhira vit que le démon était toujours vêtu de sa combinaison de motocross, elle pensa : « J’ai sans doute créé un monstre ! » Kamel lui avait expliqué qu’il arrivait un moment dans la vie où l’homme choisissait soit sa partie sombre soit sa lumière. Akhira comprenait qu’elle devait faire ce choix à cet instant.

Elle serra les poings, des sanglots de rage lui piquant la gorge.

Plusieurs pensées traversaient son esprit alors que les mains jointes devant elles, l’une au-dessus de l’autre, les particules tournaient en rond et créait une boule qui prenait une couleur rosée et grandissait au fur et à mesure de leur danse. La sincérité de son cœur, les peaux sincères, les yeux sincères, les silences sincères, la complicité inouïe et ses fautes de jeunesses récréatives. Tout se mêlait dans sa tête ; le mal de sa solitude et son amour pour une âme évaporée. La bête n’attendit pas longtemps avant de se jeter sur Akhira et lui asséner un coup de poing dans l’estomac, son mugissement se répandant en écho dans la ville. Mais les particules avaient agis comme une armure et Akhira ne vacilla pas d’un pouce. Elle ressentie cependant, une douleur néanmoins celle-ci n’était même pas égale à celle de son cœur noyé dans l’acide depuis Grégory.

Elle sourit tentant de rester concentrée sur la boule de lumière que formaient les particules entre ses mains et qui avait déjà la taille d’un ballon de football. La bête grogna alors qu’Akhira levait la boule rose en sa direction. Le démon vola en tous sens,  ouvrant une bouche affreuse, les yeux rouges menaçant. Akhira le suivait se préparant à lancer son arme de destruction massive. Quand elle sentit que le moment était propice, elle lança la boule de lumière sur le démon qui hurla de douleur, tombant à la renverse transporté par sa force, trainé sur le sol sur plusieurs mètres. Akhira courut immédiatement, haletante, et sauta sur son corps en fumée. Assise sur son ventre, elle entreprit de le finir à coups de poings : un poing à gauche dans un cri de rage et à l’esprit sa jeunesse qui défilait sous ses yeux. Une autre toujours à gauche dans le nez et la mauvaise nouvelle du décès de sa mère qui piquait toujours dans ses veines – fitna. Un coup de son poing droit les particules rendant encore plus lourd son bras, et le mal de l’absence de Grégory qui l’avait paralysée – fitna. Les larmes dans les yeux, elle se leva de la bête agonisante et prépara une autre boule rosée, plus petite cette fois qu’elle lui lança sur la poitrine dépossédée de tout le mal qu’elle portait en elle. Le démon se débattait dans un feu qui l’envahissait et chaque partie de son corps s’évaporait et disparaissait dans l’air comme on effacerait un personnage de BD d’un coup de gomme.

Et bientôt il n’exista plus.

         Akhira s’installa sur le rebord de l’immeuble, l’orage faisant rage, la lumière verte se dissipa petit à petit. Elle la regarda s’atténuer puis disparaître complément de ses mains et ses pieds, récupérant son souffle et ses esprits.

Alors vivre c’était ça en vérité : combattre en soi, contre son propre mal, gagner ses parties de combats. « Les gens ne se prennent pour des warriors que dans leurs jeux vidéo dans la vraie vie ils n’appliquent rien du concept du combat. Mais le mal est présent lui à chaque instant près à nous faire faillir. » Son corps devait être une arme affûtée prête à frapper l’ennemi, son esprit devait être au plus haut de ses capacités pour fomenter la résistance et la défense, et connaitre son environnement en son entier lui permettrait de mieux régner sur lui. Il lui fallait acquérir tous les savoirs ; manger pour se nourrir de ce qui maintenait le corps en forme, bouger en ce sens, communiquer avec toutes les créatures de son environnement et respecter la nature de chacune d’elle.

Akhira n’avait plus à s’en vouloir de ne pas être ce que tout le monde voulait qu’elle soit en dehors, c’était dedans qui était le plus important.

« Kamel avait raison la foi peut tout ».

Elle vivrait sur Terre dans l’attente de sa réunion avec Grégory.

         Quand le jour se leva et qu’elle sonna à la porte de l’appartement, son père ouvrit, il resta un instant statufié face à sa fille, pieds nus, dégoulinante de pluie mais bel et bien debout.

 

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