AKHIRA
AKHIRA
Akhira ronflait ;
ayant pour pyjama un débardeur bleu troué à plusieurs endroits et un bas de
jogging autrefois blanc, son pied droit touchait le sol où la moitié de sa
couverture verte en coton trainait, l’autre moitié recouvrant une partie de son
dos, son long bras droit pendait du lit, ses cheveux crépus pointaient en tous
sens sur sa tête tournée à gauche du côté du mur. S’il ne la connaissait pas,
Malek, son frère de deux ans son ainé aurait pu croire qu’elle était morte dans
cette position. Mais là, debout dans la chambre, à l’observer comme on observe
un vers de terre sur lequel on aurait marché, il savait au bruit de moteur qui
sortait des narines de sa sœur qu’elle était bel et bien en vie. Comme toujours
Akhira dormait trop et trop longtemps le jour où c’était à elle d’aller acheter
le pain. Il était dix heures vingt-sept, Malek savait que son père n’allait pas
tarder à crier, et il n’était pas question qu’il se fasse avoir encore une
fois. Il se pencha pour voir le visage de sa sœur, de la bave avait coulé au
coin de sa lèvre et laissé une trainée blanche tandis qu’à chacune de ses
respiration une odeur repoussante sortait de bouche. Malek secoua la tête de
dégout pensant : « Elle n’aura jamais la classe
celle-là ! » Il se redressa, inspira, le combat allait
commencer ; d’abord il l’appela d’un ton sec « Akhira lève-toi, c’est
à ton tour d’aller acheter le pain ! » elle ne bougea pas d’un pouce.
Il lui pinça la joue de ses longs doigts noirs et maigres. Elle émit un
gémissement mais n’ouvrit pas les yeux. Il continua en appelant, cette fois
plus fort : « Akhira lève-toi ! » Elle se recroquevilla
contre le mur. Malek entreprit alors de lui tirer les cheveux : sa tête se
souleva sous la main décidée de son frère, elle se retourna violemment, ouvrant
des yeux de haine. Redressée sur son lit, elle essayait de le toiser mais la
lumière du jour abondant de la fenêtre aux rideaux tirés la gênait. Malek fit
un pas en arrière, les mains sur les hanches prêt à en découdre, il siffla
entre ses dents : « C’est à ton tour d’aller acheter le pain. Baba a
faim ! » Akhira baissa la tête, ferma les yeux, prit une profonde
inspiration mais lorsqu’elle bondit hors de son lit telle une lionne affamée,
son frère avait déjà quitté la chambre. Elle voulut retourner dans son lit
quand elle entendit son père hurlé : « Et continue de faire la
difficile encore Akhira, je te trouve là-bas ! ». Elle ramassa sa
couverture, la jeta sur son lit, ouvrit la fenêtre et alla faire sa toilette.
Un quart d’heure plus
tard, ayant entouré ses cheveux d’un foulard vert et enfilé un long pull en
laine rose par-dessus sa tenue de pyjamas, elle sortait chaussée de ses crocs
blancs acheter le pain.
Akhira descendit les
quinze étages à pied, elle ne prenait presque jamais l’ascenseur, même pour
monter.
Dernière d’une famille
de sept enfants, Akhira était aussi la seule fille.
Ses parents,
originaires du centre et de l’ouest de l’Afrique, s’étaient mariés très jeunes.
Son père travaillait sur les chantiers de construction depuis plus de vingt ans
à ce moment-là, il rentrait toujours fatigué et ne parlait que pour donner des
ordres ou la disputer. Ils vivaient dans un appartement HLM, au dernier étage,
quatre chambres et un grand salon. Deux de ses grands frères étaient mariés,
elle vivait avec ses quatre autres frères, son père et sa belle-mère. Akhira
avait perdu sa mère alors qu’elle n’avait que huit ans. Sa mère était allée au
pays au début de l’été, elle ne devait y rester que deux semaines mais elle était
soudainement tombée malade et son père avait dû la rejoindre. Deux mois plus
tard, il était revenu avec une jeune femme de vingt ans qui devait être sa
nouvelle femme et la nouvelle mère d’Akhira à présent. Juste comme ça.
Sa mère n’était plus
jamais revenue, elle était décédée et remplacée, juste comme ça. Akhira n’avait
plus jamais vu son père sourire depuis ce moment-là, et elle n’avait jamais pu
aimer sa nouvelle belle-mère qui lui rendait tout aussi bien ce désamour.
L’amour maternel, elle le vivait à travers les souvenirs qui lui restaient de
sa mère. Souvent elle lui avait dit que si elle avait eu autant d’enfants
c’était parce qu’elle attendait de pouvoir avoir une fille. Sa mère avait
essayé, deux, trois, quatre, cinq, essayé, six et sept jusqu’à ce que naisse la
tant attendue Akhira. Et alors toutes ces robes qu’elle avait aimé tricoter,
toutes ces tresses qu’elle avait aimé lui faire, tout cela en vain ! Car
Akhira était un véritable garçon manqué. Elle portait en elle une espièglerie
et un fort goût pour l’aventure qui désespéraient sa famille de la voir un jour
agir comme une femme. Même à cet instant, âgée de dix-huit ans, elle ne
s’intéressait pas aux coquetteries auxquelles s’adonnaient ses camarades
féminines, ses activités favoris étaient le football, et les jeux vidéo. Elle
pratiquait la boxe thaïlandaise et le kung-fu, arts-martiaux dans lesquels elle
excellait, raflant des prix à tout va.
C’était l’année de son
bac, mais Akhira en élève moyenne ne s’en préoccupait pas plus que cela. En
semaine, elle travaillait à mi-temps comme livreur de pizza et si on lui
proposait un poste à plein temps ça lui suffirait. Elle n’avait pas d’ambition
à proprement dit, elle voulait juste pouvoir faire ce qu’elle aimait, dormir,
jouer aux jeux vidéo, faire des roues avec la moto au début de la nuit aux
retours de ses livraisons et bien entendu continuer à boxer.
Pourtant Akhira était
une belle femme noire, grande, mince, et tout en courbes bien qu’ayant les
épaules carrées. Ses lèvres étaient pleines et ses grands yeux marrons foncés
avaient quelque chose de captivant. Néanmoins, elle vivait dans son corps comme
un boucher affute ses couteaux : mettant tout en œuvre afin de pouvoir
sauter des hauteurs les plus effrayantes, escalader, glisser dans l’air à la
plus grande vitesse. Tous les moyens pour arriver à ses fins.
Passant sur l’herbe
avant de traverser la rue, Akhira cracha copieusement, les mains dans les
poches. C’était le début du printemps mais il faisait assez froid. Tout le
monde portait encore son manteau d’hiver alors qu’elle se promenait en pull.
Elle arriva devant la boulangerie où un petit groupe de client attendait
dehors. Elle reconnue une de ses camarade de classe et l’appela :
« Xinxin ! » la jeune femme alla à sa rencontre, alors que tremblante,
Akhira sautillait sur place pour se réchauffer. Xinxin était une jeune femme
d’origines chinoises toujours très élégante. Elle arriva avec un sourire
moqueur au coin de la rue où se tenait Akhira, et pointa immédiatement le doigt
vers ses crocs disant : « Akhira mais t’es folle ! Il fait
seulement quatre degrés ! »
-
Oh c’est juste le temps d’aller acheter
le pain.
-
Quand même ! Et puis y’a plus de
baguette faut attendre la prochaine fournée dans un quart d’heure.
-
Ah c’est pour ça tous ces gens.
-
Oui. Mais j’habite à côté, la maison à
l’autre bout de la rue. On va chez moi en attendant, on pourra réviser les
cours comme ça.
-
Tu plaisantes ? Réviser ?
Moi ?
-
Oui toi Akhira !
-
Un samedi en plus ? Je préfère
encore crever de froid.
Xinxin pouffa et tira sa
camarade en direction de sa maison.
Xinxin expliqua que ces
parents étaient déjà allés travailler au restaurant et qu’il n’y avait que son
frère jumeau chez eux.
Elles entrèrent dans
une modeste petite maison dont la façade était en briques rouges et qui
présentait un parterre de fleurs, à droite et à gauche de la courte allée,
après le grillage. Lorsqu’elle franchit la porte d’entrée accédant au couloir
où elle retira ses crocs, Akhira fut
parcouru d’un frisson qui fit dresser ses cheveux sous son foulard. Son cœur manqua un battement. Akhira
resta dans le couloir, la main droite sur la poitrine alors que Xinxin entrait
dans le salon se trouvant à gauche, juste avant l’escalier qui montait à
l’étage. Elle entendait sa camarade parler avec son frère mais troublée par les
battements de son cœur, le regard baissé sur le plancher, elle n’en saisit
aucun mot. Puis une voix masculine la tira de son trouble pour l’y replonger
encore plus profondément lorsque ses yeux rencontrèrent ceux d’un jeune homme
asiatique, lunettes de vue sur le nez, vêtu d’un bas de jogging blanc délavé et
d’un pull bleu foncé, les mains dans les poches, qui venait de dire :
« Hé ! » avant de se statufier sur place à son tour. Et si quelqu’un maitrisait le temps alors il
en avait suspendu son compte à cet instant. Akhira ne comprenait pas la
course folle qui se jouait dans ses veines, ni même pourquoi du froid piquant
son corps passait à la chaleur tropicale, la faisant transpirer. Et le jumeau
de Xinxin transpirait aussi. Ils s’observaient sans mot dire, et le silence fut
rompu quand d’un seul coup, le jeune homme se retourna et grimpa les marches de
l’escalier en trombe.
Xinxin apparue sur le
pas de la porte du salon, regardant l’escalier puis regardant le visage défait
d’Akhira. Elle s’inquiéta : « Ca va Akhira ? Tu
transpires ! Tu vois je te l’avais dit, t’aurais dû t’habiller plus
chaudement ! » Elle alla tirer sa camarade par le bras et la fit
s’asseoir sur le canapé en face de la télé. Akhira aperçu une manette sur la
table basse et le jeu vidéo de combat un contre un : Street Fighter II,
sur l’écran, mis sur pause.
Elle choisit le
personnage de Ryu et commença machinalement une partie. Elle faisait tout cela
sans savoir ce qu’elle faisait vraiment, son esprit était troublé sans qu’elle
ne sache pourquoi, son cœur était fou sans qu’elle ne comprenne pourquoi et
quand son esprit s’était trouvé face à ce jeu qu’elle connaissait, son corps
avait juste décidé de faire ce qu’elle faisait le mieux : jouer. La sueur
perlait sur son front et elle avait soif. Elle s’essuya du revers de sa manche
droite et Xinxin vint lui retirer la manette de la main lui proposant un verre
où se diluait de l’aspirine. Akhira lui pris d’une main tremblante et fixa les
bulles se diluant dans le verre sans dire un mot.
-
Ça va aller ?
-
…
-
Tu sais moi aussi je commence à me
sentir bizarre. D’habitude quand je me sens comme ça c’est que mon frère jumeau…
Xinxin arrêta son
propos là et mit la main sur son cœur.
Akhira ne répondit
rien, la respiration forte, elle jeta un œil suspect à Xinxin puis elle avala
le contenu du verre d’une traite. Xinxin pris rapidement le verre et retourna
en cuisine d’où le bruit du robinet lui parvint.
« Mais qu’est-ce
que j’ai ? » s’interrogea intérieurement Akhira. Il lui arrivait si
rarement d’être malade. Pour sûr, elle trouvait cette sensation
désagréable ; ses mains tremblaient légèrement mais de manière générale
elle s’apaisait, le médicament semblait faire son effet. Elle entendit Xinxin
monter l’escalier en toute hâte appelant : « Grégory ! » et
son cœur se remit à battre fort. « Mais c’est pas possible ! C’est
quand même pas à cause de lui ? Ce vieux type avec ce vieil air de
geek ! »
Les deux mains sur le
cœur, elle ouvrait de grands yeux effarés en direction de la porte alors qu’elle
entendait des pas descendant l’escalier. Akhira serra les poings sur sa
poitrine, nerveuse comme elle ne l’avait jamais été auparavant. Xinxin entra
dans le salon un large sourire aux lèvres et son frère suivit. Il ne jeta qu’un
bref regard à Akhira puis fixa la télé l’air gêné. « Je te présente mon
frère Grégory, c’est mon jumeau ». Akhira ne prononça pas un mot,
contrairement à lui et bien qu’elle en avait envie, elle ne détourna pas le
regard, elle le fixait même intensément. C’était dans sa nature, Akhira aimait
les défis et les sensations fortes, celles qu’elle ressentait à l’instant
étaient des plus fortes jamais ressenties et elle voulait comprendre pourquoi
sa rencontre avec ce simple jeune homme la bouleversait autant. Alors elle
l’observait sous ses angles, allant même jusqu’à se lever du canapé et se
planter devant lui.
D’abord gêné, il voulut
détourner les yeux mais fini par la fixer à son tour.
Il fixa ses lèvres, son
nez et ses grands yeux, elle fixa ses lèvres et ses yeux bridés puis ils détournèrent
d’un coup leur regard l’air gêné.
« Salut ! »
Lança Grégory allant s’asseoir sur le canapé. Akhira voulut le saluer à son
tour mais comme à son habitude, au lieu de cela, elle fit ce qu’elle faisait
toujours quand elle était submergé par des sentiments nouveaux ou inconnus,
elle lui lança une pique : « Eh bien on dirait que ça lui coûte cher
un salut à ton frère ! »
Xinxin restée debout
observait depuis le début comprenant avant eux ce qui les mettait dans cet
état, elle souriait bêtement.
-
Tu m’as entendue Xinxin ?
-
Oh ça va ! (Répondit soudainement Grégory en se retournant sur le canapé)
-
Pardon ?! Lança Akhira.
Grégory se leva d’un
coup comme agacé et continua :
-
Je te signale que je t’ai salué le
premier tout à l’heure et tu m’as mis un vent !
-
Ouais c’est ça ! Tu ne m’as pas dit
un mot !
-
Si je suis arrivé dans le couloir en
disant bonjour.
-
Ben j’ai rien entendu.
-
Alors t’es sourde en plus en plus d’être
laide !
-
Quoi ? Qu’est-ce qu’il vient de
dire là ?!
Xinxin posa ses mains
sur les épaules d’Akhira se plantant devant elle et la forçant à la regarder
alors que celle-ci cherchait furieusement à toiser Grégory. « Ok tout le monde
se calme ! C’est un malentendu. On recommence les présentations dans la
joie et la bonne humeur ! Akhira voici mon frère jumeau Grégory.
Grégory voici ma camarade de classe Akhira ! »
Les deux se toisèrent
et tournèrent la tête. Un silence gênant s’installa de nouveau puis Xinxin
s’exclama : « Wow t’as fait un score de malade avec Ryu ! »
-
C’est pas elle qui a fait ça, c’est moi.
Dit Grégory.
-
Non c’est moi qui ai fini cette
partie ! Rétorqua Akhira.
-
Très bien ! Je propose que vous
fassiez une partie tous les deux puisque vous êtes forts.
Akhira afficha un sourire
sournois et répondit : « Avec plaisir ! »
Cette fois-ci c’était sur
son terrain qu’on jouait, Akhira était sure d’elle.
A chaque combat, elle
prenait systématiquement le personnage de Ryu alors que Grégory, qui prenait
systématiquement le personnage de Ken, se trouvait en difficulté. Elle gagnait
une partie, il gagnait une partie.
Ils jouaient l’un et
l’autre avec autant de hargne et d’envie d’avoir le dernier mot, faisant du jeu
une affaire personnelle. Xinxin quant à elle évitait les commentaires sentant
l’atmosphère tendue.
Elle essayait de calmer
le jeu, racontant à sa camarade que son frère était déjà dans un établissement
supérieur privé après avoir passé son bac deux ans auparavant, à seize ans.
Grégory était un surdoué bien qu’étant son jumeau, alors qu’elle était juste
une très bonne élève. Et quand Xinxin ajouta qu’il n’avait jamais perdu contre
quiconque à Street Fighter II, Akhira pouffa de rire et Grégory se fit un
devoir de la battre. Ce qu’il fit. Mais elle gagna la partie suivante. Au bout
de la neuvième partie qu’elle gagna, Akhira décida qu’il était l’heure de
rentrer. Elle se leva d’un coup déclarant : « Bon faut que j’aille
acheter le pain. Mon père m’attend. » Grégory se leva l’air furieux :
-
Non mais tu plaisantes ? Tu pars
maintenant parce que tu sais que le compte de parties te fait gagner.
-
Grégory fais toi une raison, tu me
battras jamais.
-
Il me semble que je viens de le faire.
-
Oui mais au total c’est moi qui gagne.
-
Parce que tu te défiles !
-
Désolée mais j’ai une vie à vivre. Adieu
le génie.
Elle commença à avancer
quand Grégory empoigna son bras droit, ils se regardèrent, puis tournèrent la
tête. Il la lâcha. Xinxin pouffa de rire, ils la toisèrent tous les deux puis
elle mit les deux mains sur la bouche comme pour s’excuser avant
d’annoncer : « Je t’accompagne, moi aussi je dois acheter du
pain ».
En sortant de la boulangerie, alors qu’elles se disaient au
revoir, Xinxin fixa Akhira un instant avec un large sourire aux lèvres.
-
Allez vas-y fais ta remarque Xinxin t’en
meurs d’envie.
-
Non non, c’est juste que… Tu sais mon
frère et moi on a toujours eu ce truc de jumeau de ressentir ce que l’autre
ressent intensément.
-
Ca y est c’est parti !
-
Du coup, là tu vois, j’ai le cœur qui
bat fort…
-
Wow.
-
Non vraiment, vraiment fort, si tu vois
ce que je veux dire.
Pour toute réponse
Akhira arracha un bout de sa baguette et la croqua.
-
Hé t’as acheté trois baguettes et c’est
ma seule baguette que tu décides de manger !
Akhira lui fit un clin
d’œil et rentra.
Pendant qu’elle montait
les escaliers menant au quinzième étage, elle se faisait la réflexion que les
battements de son cœur, là, ne valaient même pas un seul battement de ce
qu’elle avait ressenti en voyant Grégory. Et alors que son père lui demandait
où diable elle était encore passée, elle posa les baguettes dans la cuisine
puis alla s’enfermer dans la salle de bain laissant l’eau dans la douche couler
sur son corps qui se détendait. Le visage de Grégory semblait revenir sans
cesse. « Pourquoi ce vieux type ? Pourquoi lui ? »
Akhira fit le ménage
dans l’appartement sans réelle attention, l’esprit perdu dans ses pensées. Elle
n’avait jamais ressenti cela avant et pourquoi lui ? Alors c’était donc ça
un coup de foudre ? Plus elle y pensait essayant de se persuader que ce vieux type n’était rien de spécial,
plus il prenait une place spéciale dans son cœur. Il ne lui fallut plus
longtemps pour admettre qu’en effet, c’était un coup de foudre.
Les semaines qui passèrent confirmèrent ce que Grégory et
Akhira s’évertuaient à nier. Xinxin proposa à Akhira de venir chez elle après
les cours le lundi suivant. Quand elle rencontra Grégory elle le salua poliment
cette fois-ci et il répondit avec autant de politesse. Akhira rencontra la mère
des jumeaux, elle eut du mal à croire qu’il s’agissait de leur mère tant elle
paraissait jeune. Elle était aussi jolie que sa fille. Akhira joua contre
Grégory et de nouveau, chacun d’eux gagna une partie après l’autre. Au bout
d’un moment Xinxin monta dans sa chambre voyant que les parties étaient
interminables. Grégory mis le jeu sur pause et demanda à Akhira :
-
Pourquoi tu prends toujours Ryu ?
-
Et toi pourquoi tu prends toujours
Ken ?
-
J’ai posé la question le premier.
-
Très bien champion donc tu vas pouvoir
répondre le premier.
-
Pff… Laisse tomber, on ne peut pas
discuter avec toi.
-
Ok.
-
Super !
-
…
-
…
-
En plus t’es une fille ce serait plus logique
que tu prennes Chun li.
-
Mouais c’est ça. T’aimerais bien
hein ? Tu sais très bien que les hommes sont faits plus forts dans ce jeu
comme dans tous les autres.
-
Tu te trompes. Tu vois, ce jeu était un
jeu d’arcade de base, pour gagner fallait juste être celui qui appuis le plus
fort sur les touches, la force du personnage dépendait de la force de la
pression.
Akhira voulu répondre
quelque chose mais ses yeux s’étaient perdu dans son regard et par la même
occasion elle avait perdu son répondant. Alors elle ne dit rien. Ils se
regardèrent de nouveau sans parler puis elle brisa le silence, répondant :
-
Ma mère était née un 21 juillet… Comme
Ryu.
-
Etait ?
-
Oui excuses moi c’est pas parce qu’elle
morte que je ne dois plus dire est.
-
Désolé. Vraiment désolé. Xinxin ne m’a
pas dit.
-
J’avais huit ans, c’était y’a dix ans
alors… Elle est partie au pays pour des vacances, elle est tombée malade et
voilà. C’était fini…
-
…
-
…Donc et toi ?
-
Ben Xinxin et moi sommes nés un 14
février…. Comme Ken !
-
J’aurais dû le deviner. Ken n’est même
pas le meilleur.
-
Il est meilleur que Ryu.
-
Tu rêves ! Et puis ça ne m’étonne
pas que tu préfères le personnage le plus prétentieux du jeu !
Et
les semaines se déroulèrent ainsi. Grégory et Akhira se voyaient tous les
jours, d’abord très honnêtement en fin de journée après les cours, puis ils
prenaient la mauvaise habitude de sécher les cours et de se voir la journée.
Ils devenaient inséparables.
Akhira ne s’était
jamais sentie aussi proche d’une personne en tous points, ni même n’avait-elle
jamais aimé. Avant leur rencontre sa vie se résumait à ses arts martiaux, ses
jeux vidéo et les corvées qui l’attendaient toujours à la maison. Les jours passaient
et se ressemblaient. Mais depuis Grégory, tout prenait un sens : les
chemins menant vers lui, tout portait un visage : le sien, tout portait un
nom : Grégory. Mais cela ne put durer plus longtemps. Un soir alors
qu’elle rentrait chez elle, Akhira trouva son père et sa belle-mère attendant
attablés en silence dans le salon. Les voyant ainsi, elle comprit de suite
qu’une réclamation suivrait : son père avait eu un appel du lycée disant
que sa fille manquait énormément de cours et qu’il serait difficile de
rattraper ce retard à temps pour son bac. Akhira répondit à son père :
« C’est pas grave Baba ». Celui-ci se leva furieusement et
hurla : « Comment c’est pas grave hein Akhira ?! »
-
Je vais travailler à plein temps à la
pizzéria c’est presque sûr.
-
Mais, mais ça peut pas être ça ton
avenir !
-
Ben si, pourquoi pas ?
Son père lui lança un
regard éberlué, les larmes aux yeux. Il savait sa fille joueuse et
irresponsable mais il n’avait pas compris à quel point c’était sérieux. Un père
souhaite toujours mieux pour ses enfants. D’un ton plus bas il demanda : « Alors
tu ne vois pas ton avenir avec plus de chance que ça ma fille ? » Akhira
avait entendu la larme au fond de sa gorge et baissant la tête, elle eut honte
de répondre : « A partir du moment où je gagne ma vie ».
Sa belle-mère tchipa et
la toisa, remuant la tête de dénégation.
Akhira ne s’était
jamais sentie aussi inutile et minable de sa vie avant ce soir-là. Elle alla
s’enfermer dans la chambre et pleura de honte. D’abord elle en voulu à son père
de lui faire ressentir son inutilité puis elle dû s’admettre à elle-même que
c’était de sa faute. C’était elle qui ne s’était plus donner d’importance
depuis des années. Elle était capable d’une telle force de caractère et
d’esprit mais elle ne s’en servait que pour ses jeux. Si elle mettait autant de
sa personne dans des projets d’avenir, elle pouvait faire ce qu’elle voulait.
Mais rien sur Terre ne l’intéressait à part Grégory. C’était Ok pour elle
d’avoir juste un toit au-dessus de sa tête, de pouvoir boire et manger juste ce
qu’il fallait et de jouer avec Grégory. Akhira ne voulait ni être médecin, ni
faire de politique ni être une star.
Ce ne pouvait quand
même pas être un crime que d’aimer les choses simples. La mort de sa mère avait
prouvé à quel point les projets ne servaient à rien. Il valait mieux vivre les
instants présents.
Akhira pleura et
s’endormit.
Le lendemain matin,
elle se leva tôt pour aller acheter le pain. Elle ne manquait plus un jour de
cette corvée puisque se rendre à la boulangerie lui permettait de s’arrêter
chez Xinxin. Elle avait pris l’habitude d’apporter une baguette à son amie, et
la mère de Xinxin avait de la tendresse pour elle.
Akhira entra dans la
maison sans frapper et posa la baguette dans la cuisine. Elle entendit la voix
de Grégory dans le salon, elle entra, il était assis sur le canapé avec un
jeune homme blond qu’elle savait être un camarade de classe de Grégory pour
l’avoir vu brièvement auparavant.
Ils n’avaient pas
remarqué sa présence, jouant à un jeu de course sur la console. Ils
discutaient :
-
T’es passé de premier de la classe à
quatrième en un trimestre mec, tu ferais mieux de te rattraper sinon t’auras
sauté deux classes pour rien. Dit le
blond.
-
Je sais. J’ai déconné mais je ne sais
pas comment lui dire qu’on doit moins se voir. Elle est impulsive et comme elle
s’en fout de ses études, elle va forcément mal le prendre.
Akhira fronça les
sourcils, son cœur battait fort de déception, elle comprenait qu’il parlait
d’elle et les larmes lui montèrent aux yeux.
-
Pff, puis j’sais même pas ce que tu lui
trouve c’est un garçon manqué, elle n’a rien d’attirant. Elle n’est pas non
plus intelligente. Des filles mieux y’en a à pelle. J’en connais même qui…
-
Bonjour à tous ! S’écria Xinxin qui
venait de rentrer dans le salon.
Grégory et son ami se
retournèrent et quand le regard de Grégory croisa les yeux bordés de larmes
d’Akhira, il se leva aussitôt du canapé.
-
Salut, je ne savais pas que tu étais là.
-
Mouais tu étais occupé à me faire une
belle réputation auprès de ton ami.
-
Non c’est pas ça.
-
Tu sais quoi laisses tomber !
Hurla-t-elle. Trouve-toi une fille belle et intelligente et oublie-moi !
Akhira sorti comme une
furie de la maison et rentra chez elle en courant oubliant ses baguettes.
Quand son frère entra
dans sa chambre pour lui demander où était le pain, il la trouva désespérément
emmitouflée dans sa couverture pleurant toutes les larmes de son corps, et
Malek savait bien que ce n’était pas le moment.
Il referma la porte
doucement derrière lui juste au moment où on sonnait à la porte d’entrée.
Xinxin se présenta à lui avec trois baguettes à la main. Il la laissa entrer
sans poser de question juste content de voir le pain.
Xinxin entra doucement
dans la chambre de son amie.
Lorsqu’elle se posa sur
le rebord de son lit, Akhira, qui avait tourné la tête du côté du mur, su que
c’était elle juste à l’odeur de son doux parfum. Et un instant cela l’apaisa.
Elle s’avisa alors du fait qu’une femme avait aussi ce pouvoir-là, de consoler
avec sa douceur et sa présence, comme le faisait sa mère. Mais elle n’était pas
comme ça. Elle était l’inutile sans ambition, garçon manqué et bête, qui faisait
honte à Grégory et pleurer son père. Xinxin était belle, intelligente et pouvait
faire ce qu’elle voulait de son avenir professionnel. Sa mère avait été une
femme forte, belle, créative, excellente cuisinière, excellente couturière,
femme dévouée, mère attentionnée.
Quels adjectifs
pouvaient s’ajouter au prénom d’Akhira sinon fainéante, querelleuse, négligée,
irresponsable. A cette pensée, elle sanglota de plus belle et Xinxin ne sut
plus comment la calmer sinon en continuant de lui caresser le dos et
répétant : « Il n’a jamais voulu te blesser crois-moi c’est mon
frère, je le connais. C’est juste que nos parents l’ont asticoté hier, ses
notes ont baissé et ils ont placés beaucoup d’espoir en lui tu sais.»
Akhira n’écoutait rien
de ce que son amie lui disait, elle n’entendait que sa voix intérieure qui lui
répétait à quel point elle était bête et laide. Et la déception acide qui
coulait dans ses veines lui fit prendre une décision catégorique. Elle se défit
de la couverture et se leva brusquement faisant sursauter Xinxin qui bondit du
lit en même temps qu’elle. Akhira annonça : « Je vais le saigner à
blanc ! »
-
Non par pitié ne fais pas ça, c’est mon
frère.
-
Attends tu vas voir ! Je vais
devenir une bombe et il va pleurer sa race !
-
Ok, mais d’où ça sort tout ça, je ne
comprends pas.
-
J’vais m’acheter les mêmes fringues que
toi ! Et je vais me faire la coupe de Janet Jackson dans Poetic Justice.
Il va pleurer sa race !
Akhira sortit de la
chambre en claquant la porte laissant une Xinxin perplexe et amusée.
Ce jour-là, elle
dépensa toute sa paye du mois en cosmétique et vêtements. Tout cela comme à son
habitude par impulsion. Akhira changea son apparence physique sans réellement
se rendre compte à quel point son look soigné changeait également tous les
regards alentours. Sa famille, ses voisins, ses camarades de classe, tous la
bouche ouverte d’étonnement, eurent besoin d’un temps considérable pour
reconnaitre le garçon manqué sous la nouvelle apparition féminine qui se
présentait à eux comme si de rien, du jour au lendemain.
Xinxin n’en cru pas ses
yeux non plus. Akhira devint la nouvelle sensation du lycée et de son quartier.
Malgré tout cet engouement qui l’amusait bien, elle ne pouvait cesser de penser
à Grégory. Pourtant elle ne répondait à aucun de ses messages. Il lui manquait
mais les remarques qu’il avait faites l’avaient profondément blessée, et si ce
n’était que son orgueil ce serait passé puisque depuis les compliments de tous
avaient ravivé son égo, mais il y avait aussi l’amour qu’elle ressentait en
elle. Elle avait honte de ne pas être assez bien pour lui, et trouvait injuste
de l’enfermer dans une relation qui n’était pas à son niveau et qui l’empêchait
de réaliser ses projets. Alors c’était mieux ainsi, elle s’en convainquait,
même si toutes les nuits elle s’endormait en pleurant.
Akhira voyait sa
famille rassurée depuis son changement,
et les gens la traitaient avec plus d’égards. Elle trouvait dommage de ne
pouvoir exister dans ce monde qu’à condition de répondre à des critères
préétablis.
« En vérité,
personne n’a le droit d’être lui-même ».
L’envie de tout jeter
et de reprendre là où elle pouvait encore grimper sur les arbres la démangeait
tant. Elle refusait toutes les propositions de sorties qu’on lui faisait, cela
ne l’avait jamais intéressée mais un camarade de classe sut capter son
attention quand il lui proposa d’aller voir des cascadeurs au stade municipal.
Gilles, le camarade en question, avait très mauvaise réputation : une
sorte de loubard prétentieux et macho. Mais Akhira avait tellement envie de
voir cet événement depuis qu’il lui en avait parlé, qu’elle accepta.
La
soirée qu’elle passa ce vendredi-là, révéla en elle tout ce qui la passionnait.
Aux premiers rangs, habillée d’une jolie robe rouge, tous les yeux étaient
braqués sur elle, alors qu’elle ne pouvait détacher ses yeux de la scène qui se
jouait au centre du stade. Des cascadeurs en moto sautaient par-dessus des
véhicules, trois, quatre voitures, et circulaient dangereusement sur les toits
de poids lourds et entre des poteaux enflammés. Akhira voyait ça et Akhira
voulait faire ça ! Elle n’avait jamais eu d’ambition, eh bien son ambition
naissait là. Elle voulait être cascadeuse comme ces hommes qui se jetaient dans
l’air dangereusement. Ses yeux s’émerveillaient et son corps tout entier
s’emballait. Elle en était sûre, elle
voulait faire ça. Quand Gilles
l’avait raccompagnée, il vit ses yeux pleins d’étoiles, et crut en être la
raison. Le pauvre ignorait tous les films qui se jouaient dans la tête d’Akhira
qui claqua la porte de sa voiture sans lui souhaiter bonsoir et grimpa les
quinze étages jusqu’à arriver devant sa porte d’entrée. Il était presqu’une
heure du matin, tout était silencieux, elle ressentait une telle excitation en
elle, qu’elle ne voulait pas rentrer tout de suite. Elle monta un étage de plus
et se retrouva sur le toit de l’immeuble. Un vent frais l’accueillit et sa robe
rouge se colla sur ses jambes tandis que ses longues tresses africaines
pointaient à droite. Elle leva la tête au ciel prenant de grandes inspirations.
L’air était revigorant bien que glaçant. Elle avait trouvé son ambition. Elle
voulait faire des cascades. Akhira se doutait bien qu’il n’était pas question
d’en parler à son père, il en ferait sans doute une syncope. Pour le moment,
elle était juste contente de se trouver un but pour elle-même et ce qu’en
diraient les autres passerait après. Ces courses et ces cascades d’amateurs et
professionnels n’étaient pas proposés aux femmes, elle le savait aussi mais
elle voulait faire ça. A tous prix. Et alors qu’elle y songeait et y resongeait
seule sur le toit de l’immeuble, une idée lui vint soudain en tête : puisque
les participants portaient des casques de moto, elle pouvait parfaitement
s’inscrire en se faisant passer pour un homme ainsi, ni ses frères ni son père
n’en sauraient jamais rien. C’est cette nuit-là qu’Akhira créa son
alter-ego : Ryu WON.
Elle sortit son porte
clé et tenant la clé de la cave décida de descendre.
Akhira faisait des cascades et des sauts périlleux sur sa
moto cross depuis des années déjà, au milieu de la nuit avec son frère Malek et
quelques-uns de leurs amis de quartier. Malek et Akhira avait acheté la moto
cross sans en aviser leur père, et la tenaient cacher dans le box qu’ils
avaient à la cave comme plusieurs dans le quartier le faisait. Malek et Akhira
étaient les deux seuls de la famille à en avoir la clé, puisqu’ils étaient les
deux seuls à s’occuper des corvées à la maison. En définitive, à part les amis
proches de son frère et elle personne n’était au courant… « Et aussi
Grégory » se souvint elle alors qu’ayant déjà enfilé le casque vert, elle
sortait la moto par la sortie menant au parking derrière l’immeuble. Ce qui
était pratique parce qu’il n’y avait pas d’escalier, juste un petit passage en
pente et elle était dehors. Elle ne démarrait jamais l’engin bruyant dans le
quartier, elle parcourait plusieurs mètres le poussant jusque sur la route
nationale d’abord. Chemin faisant, elle se rappelait la nuit où elle avait
montré sa cachette à Grégory. Il n’y avait pas de vent cette nuit-là, Grégory
avait ouvert de grands yeux de stupéfaction et d’amusement, pas du tout étonné
qu’Akhira ait un motocross. Et ils avaient fait des tours de la ville,
conduisant chacun son tour. Grégory l’avait regardé faire ses tours et ses galipettes
avec l’engin dans un terrain vague alors que le jour se levait mais lui ne
savait pas faire ça.
Actionnant le contact
de sa moto, Akhira monta d’un saut dessus et alla à toute vitesse le bas de sa
robe rouge s’envolant dans son dos. Le souvenir de Grégory l’énervait
maintenant. Ça faisait juste mal au cœur et elle finissait toujours par pleurer,
à la place elle préférait accélérer dangereusement sur la route nationale au
milieu de la nuit, et hop, faire monter son engin sur les voitures garées sur le
côté. Et hop, monter sur un poids lourd et rouler sur son toit puis sauter sur
la route, gagné ! Rouler vite, déraper au coin de la rue, gagné !
Oublier la douleur du manque, raté. Oublier le bien que procurait la présence
de Grégory, raté. Forcer ses larmes à rester derrière ses yeux, raté, sur les
rebords de ses paupières, raté, alors au moins les cacher derrière le casque…
Le succès arriva immédiatement. Akhira avait participé à un
concours se faisant appeler Ryu WON : vêtue de sa tenue de motocross verte,
le casque toujours en place, personne n’aurait pu se douter qu’il s’agissait
d’elle. Elle avait entouré sa poitrine sous un maintien serré afin qu’elle ne
paraisse pas, s’était forcé à prendre une posture masculine et imitait à la
perfection la voix de son frère Malek. Le tour était joué, premier concours,
première place. Cinq mille billets gagnés et déjà le respect de ses pairs.
Akhira vivait son rêve
éveillée. L’adrénaline qu’une seule de ces soirées procurait compensait tous
les autres jours de la semaine où il fallait qu’elle ne soit qu’une femme.
L’excitation parcourait ses veines et devenait bien vite une drogue. Elle
concourait sans arrêt, autant qu’elle le pouvait, raflant prix et médailles
dont elle se foutait.
Personne ne la
reconnaissait, des femmes croyant vraiment qu’elle était un homme lui faisaient
des propositions et elle s’en amusait. A maintes reprises, elle rencontra son
frère, devenu un vrai fan, sans qu’il ne la reconnaisse. Mais Malek fini par le
savoir quand Akhira oublia de retirer la fausse plaque d’immatriculation sur la
moto après l’avoir rangée à la cave.
Complétement abasourdi,
il était rentré dans sa chambre le matin et l’avait réveillée. Aussitôt Akhira
s’était écrié : « Me soule pas Malek c’est pas à moi d’acheter le pain ! »
puis elle s’était emmitouflée dans sa couverture. Malek s’était juste assit sur
le rebord de son lit et avait dit : « Putain c’est toi Ryu
WON ! ». Akhira avait ouvert un œil puis l’avait refermé un sourire
en coin lançant dans la voix masculine qu’elle imitait si bien :
« Ben ouais, mon fan ! » Ce à quoi Malek avait ri aux éclats.
Avoir le respect de
tous dans ce qui la passionnait le plus rendait Akhira fière d’elle, même si c’était
un secret bien gardé. Elle ne le faisait pourtant pas pour la gloire, ni pour
tout l’argent qu’elle gagnait.
Elle concourait pour
avoir autre chose en tête que Grégory.
Par moments, elle
arrivait à penser à lui puis à sourire, mais la plupart du temps, elle
pleurait. Akhira essayait d’éviter Xinxin au possible parce qu’elle lui
rappelait trop son frère et elle en parlait trop souvent. Bien entendu, elle
aurait pu lui laisser une autre chance et ils auraient pu reprendre leur
relation là où elle s’était brisée mais le problème d’Akhira était qu’elle ne
se sentait pas le droit d’avoir un Grégory dans sa vie. Elle l’empêcherait de
réaliser ses projets d’avenir, et sa famille comptait énormément sur lui.
Elle serait un frein à
tout ce qui lui tenait à cœur, parce qu’elle ne comprenait pas ces choses comme
il les comprenait. Sa vie c’était les folles prises de risque et les jeux, lui
aspirait à une vie scientifique et médicale bien sérieuse et sensée. Qui
était-elle pour se donner le droit de casser tout ça ? Elle évitait ses
messages ne prenant même pas la peine de les lire pour ne pas céder, elle
prenait des chemins différents pour rentrer quand elle l’apercevait de loin,
venu chercher sa sœur après les cours. A chaque fois, les larmes lui montaient
aux yeux. Et ce fut pire le soir où après avoir gagné son énième prix, il vint
la féliciter au milieu de sa foule de fan. Lorsqu’elle l’avait aperçu, elle
avait failli retirer son casque. Son cœur
connu les exacts mêmes battements que lors de leur première rencontre. Il
s’était arrêté devant elle, Akhira le fixait à travers son casque et tous deux
avaient mis leurs deux mains sur leur poitrine, comme devant un miroir, l’un
étant le reflet de l’autre. Elle pleurait abondamment sous son casque mais il
n’en savait rien. Xinxin était à ses côtés, toujours aussi belle et magnifique,
souriant de ce large sourire. Son cœur
manqua des battements et le temps se suspendu durant lequel rien n’existait que
ce vieux geek chinois. C’était bon juste de le revoir tout près. Grégory ne
prononça pas un mot, elle non plus. Xinxin s’avança et lança dans un ton
émerveillé : « Vous êtes génial, mon frère et moi sommes de vrais
fan ! Vos sauts sont incroyables. Vous avez sauté par-dessus six
voitures ! C’est incroyable ! » La foule alentours avait
applaudit à ses propos comme pour acquiescer. Puis Akhira n’en pouvant plus de
la sensation forte qu’éveillait Grégory en elle, partie s’enfermer en coulisse
sans dire un mot. Elle avait refermé la porte du sous-sol où elle se changeait,
retiré son casque et l’avait lancé, furieuse, contre le mur. Puis elle était restée
recroquevillée sur le sol, pleurant toutes les larmes de son corps.
En vérité, aucune
adrénaline ne valait les sensations et les sentiments que Grégory provoquaient
en elle. « Il a encore gagné ! » sanglotait-elle, « Ce
salaud a encore gagné ! » A même le sol dans la position du fœtus,
elle se donnait des coups sur la poitrine comme pour accuser son cœur de trahison.
Il avait oublié de faire semblant d’être heureux juste au moment où c’était le
plus important.
Akhira se demandait
s’il l’avait reconnue. Il avait forcément ressenti ce qu’elle venait de
ressentir. Sans doute que depuis tous ces mois passés, il était aussi passé à
autre chose et s’évertuait à l’oublier. Ça ne devait pas être bien compliqué
d’oublier un garçon manqué, laide, bête et sans avenir.
Akhira resta dans cette
position jusqu’à ce que les tremblements dans ses jambes cessent et que ses
larmes sèchent. Puis elle trouva le courage de se lever, elle ramassa son
casque, l’enfila. Puis pile au moment où elle se retourna pour sortir, apparu
devant elle une personne vêtue exactement comme elle, ayant exactement le même
casque également. Elle sursauta d’abord, puis prenant sa voix masculine
demanda : « Hé, t’es qui toi ? »
L’autre ne répondit
rien, restant debout, l’observant sans bouger. Elle eut un mauvais
pressentiment et pris peur. Ils se trouvaient dans une pièce quasiment vide, il
n’y avait là que deux bancs en bois sur le côté et un casier dans lequel elle
mettait ses affaires. Chaque mot prononcé revenait en écho.
Akhira répéta :
« T’es qui ? » continuant : « Pourquoi t’es habillé
comme moi ? T’es un fan ? » L’autre resta muet puis quand il prit
la parole, sa voix était exactement la
même que celle de son frère Malek, celle qu’elle imitait. Il dit :
-
Ça t’intéresse les combats ? Les vrais
combats ? Je sais que tu fais aussi de la boxe.
-
Ah c’est toi Malek ! T’es bête tu
m’as fait peur.
Akhira avait avancé le
bras comme pour lui retirer le casque et il s’était écarté brusquement disant
avec fermeté :
-
Non, pas Malek !
Le ton était suffisant
pour qu’elle le croie.
-
Alors t’es qui ? Sors ! Tu
veux quoi ?
-
Tu veux participer à un vrai
combat ?
-
Pourquoi tu me le propose ? Tu veux
qu’on se batte ?
-
Si tu gagnes, tu gagnes gros mais c’est
pas un jeu pour les faibles. T’en es ?
-
Où et quand ?!
Akhira avait répondu
comme à son habitude, attirée par les défis, sans faire attention à ce que
l’inconnu dont elle ne voyait pas le visage lui proposait.
Il poussa un rire fort
et perçant dont l’écho lui fit froid dans le dos puis sortit avant elle sans en
dire plus. Quand il la laissa dans la salle ses oreilles se mirent un instant à
siffler d’un son continu et un frisson la parcourut.
1.1
FITNA
Akhira se changeait toujours directement dans la cave. Cette
nuit, elle était rentrée plus tôt que d’habitude. Après avoir rencontré Grégory
elle ne voulait plus qu’une chose rentrer s’emmitoufler sous sa couverture et
pleurer jusqu’au sommeil. Montant l’escalier qui menait de la cave au
rez-de-chaussée, elle tomba nez à nez avec Kamel. Elle connaissait le jeune
homme frêle aux cheveux bouclés depuis l’enfance, ils avaient grandi ensemble
dans le quartier ; Kamel était venu du Moyen-Orient tout petit pour vivre
avec son oncle et sa famille parce qu’il avait une maladie cardiaque.
Quand il la vit sortir
de la cave il lança : « Tu me feras pas croire que t’es allée jeter
les poubelles à presque minuit passé ! » Son sourire était toujours
accueillant et chaleureux, sa voix était toujours calme et posée,
malheureusement, les cercles sombres autour de ses yeux exposaient toujours son
combat contre sa maladie.
-
Ça va Kamel ?
-
Et toi ? Ça fait un bail. Bien que
des rumeurs racontent que t’es plus un bonhomme.
-
Ah les rumeurs racontent !…
-
J’imagine que tu vas encore monter les
quinze étages à pied. Tu ne prends pas l’ascenseur ?
-
Ecoute, ben tu sais quoi, aujourd’hui j’veux
bien perdre mon temps à l’attendre avec toi.
Kamel la regarda droit
dans les yeux et Akhira en eut la chair de poule.
De sa voix posée et
sage il dit : « Tu te rappelles quand on avait à peine huit ans, au
centre de vacances du quartier. On était allé à la piscine. Les maîtres-nageurs
nous interdisaient d’aller dans le grand bain, puis j’sais plus qui a lancé le
défi, mais on a défié quiconque d’aller juste y faire une longueur et de revenir.
Toi, comme d’habitude Akhira, non seulement tu as relevé le défi mais en plus,
tu es allé sauter du grand plongeoir en faisant un flip arrière ! »
Akhira sourit à ce
souvenir, et hocha la tête d’approbation.
-
Tu te souviens hein ? T’as toujours
été comme ça Akhira. Toujours à vouloir en faire plus. Et un défi, et un défi
de plus. Mais tu sais les vrais combats on les mène dedans en vrai (Kamel mis sa main sur son cœur, Akhira
suivit son geste des yeux, un frisson lui traversant le corps). Le vrai jihad, c’est l’homme contre
lui-même. Chacun d’entre nous combat ses propres démons. C’est un combat entre
ton bien et ton propre mal, et tu choisis qu’elle partie de toi t’enveloppera
totalement au bout d’un moment. C’est une fitna.
-
Une fitna ? Qu’est-ce que c’est ?
-
Une tentation, une épreuve, un test, une
leçon de morale, l’épreuve des feux de l’enfer, une punition, une récompense
mais qui sépare le faux du vrai, qui enlève les impuretés au final.
Akhira croisa les bras
sur sa poitrine et hocha la tête d’approbation, attentive. L’ascenseur arriva,
ils entrèrent, Kamel appuya sur le bouton du septième et du quinzième étage en
continuant :
-
Un décès peut être une fitna, l’amour
qu’on a pour un proche peut être une fitna, les enfants, les parents, les
femmes, les maris. Tout ce en quoi on pourrait s’attacher de manière démesurée,
ce qui prendrait plus de place dans nos âmes que notre foi. Ah si tu savais ce
que la foi peut faire ! Une mère déplacerait à main nues un camion à cause
de l’amour qu’elle a pour son enfant s’il était en dessous, la foi peut faire
beaucoup si elle est alimentée pareille, même plus mais on ne le sait pas... On
ne le sait pas. Tu sais qu’avec une prière tu peux protéger toute ta famille
sur plusieurs jours contre tout mal existant sur terre ? Tu sais que tu
peux même étendre ce pouvoir sur tous tes voisins ? Tu sais qu’avec ce
même pouvoir tu es capable de protéger une ville entière ? Capable de
bâtir un bateau sur des centaines d’années, de survivre dans le ventre d’une
baleine, capable de survivre à un feu dans lequel on t’aurait jeté ?
Capable de supporter des années d’emprisonnement injuste avant d’être fait roi,
capable de diviser un océan en deux, capable de faire marcher sur les eaux,
capable d’être élu à un voyage nocturne qui mènerait au-delà de ce que l’homme
croit être sa limite et y rencontrer l’incroyable ? Mais on ne sait pas...
L’ascenseur s’arrêta à
son étage, il sortit, se retourna et la regarda avec ce même sourire chaleureux
aux lèvres. « Prends soin de toi Akhira »
-
Toi aussi Kamel, à bientôt.
Sans qu’elle ne sache
pourquoi, elle ressentie de la peine quand la porte de l’ascenseur coulissa se
fermant, les larmes lui montèrent aux yeux.
Quand elle entra dans
sa chambre, Akhira trouva une enveloppe posée sur son lit. Elle se posa et
l’ouvrit : il contenait un ruban de soie rouge juste assez long pour être
porté en bracelet et une note manuscrite disant :
« Tu Me Manque. » Signée Grégory.
Akhira s’étala sur son lit les larmes coulant sur ses joues. Elle se faisait du
mal à elle-même en refusant de voir Grégory, entêtée, elle ne pouvait s’enlever
l’idée de la tête qu’elle était une mauvaise personne qu’il ne devait pas
fréquenter. Elle avait raté son bac blanc et avait déjà décidé de ne pas passer
son bac du tout sans rien en dire à son père. Elle ne retournerait plus jamais
en cours, l’été commencerait sous les cris de déception dans quelques semaines,
elle s’y préparait.
Grégory et Akhira,
ensemble, aucun des deux ne voyait plus clair, aucun des deux ne contrôlait
plus rien.
Sans doute que sa foi
avait peur de disparaitre dans son âme, étouffée par ce qu’elle ressentait de
trop grand pour Grégory et qui pour sûr, prenait vraiment beaucoup, beaucoup de
place.
Allongée sur son lit,
les larmes chaudes débordant de ses paupières fermées, elle serrait fermement
le ruban de soie contre sa poitrine. Son cœur battait fort et sa tête était
lourde à force de trop penser. Akhira s’endormie finalement.
Ce sont des sanglots qu’elle entendit en premier au réveil
le lendemain matin. Ce n’était pas les siens. Une présence était assise sur le
rebord de son lit. Immédiatement elle prit peur. Akhira se dressa d’un coup et
trouva son frère Malek assis là, reniflant. Il s’était passé quelque chose. Ses
deux autres grands frères se tenaient debout près de la porte ouverte, l’air
inquiet.
Les rideaux étaient
tirés, il pleuvait à torrent et le tonnerre grondait dehors. L’atmosphère était
sombre. Akhira sortir du lit forçant son frère à se lever le poussant du pied
gauche. Il semblait éviter son regard. Elle le connaissait quand il était comme
ça, c’était juste parce qu’il était lâche. Elle commença à pleurer avant même
de savoir de quoi il s’agissait et demanda en sanglot : « Bon sang
mais qu’est-ce qu’il y a encore ? »
Malek la regarda un
instant sans prononcé un mot puis il dit juste : « C’est
Grégory » et cela suffit pour qu’Akhira se mit à courir comme si une bombe
allait exploser. Elle ne prit pas la peine de mettre de chaussures, elle sortit
pieds nus, vêtue de son jogging de la veille dans lequel elle s’était endormie.
Elle déballait les escaliers comme une folle, les oreilles bourdonnant. Les pas
de ses frères la suivant dans son dos. Elle ne savait même pas ce qu’il se
passait, pourtant les battements de son cœur lui disaient déjà que c’était
grave. Le tonnerre retentit à l’instant où elle courut dans la rue, elle
glissa, manquant de tomber la tête la première au moment de tourner dans le
coin de la rue. Ses frères criaient son nom dans son dos. Des cailloux lui
cisaillaient la plante des pieds, les quelques passants qu’elle croisait
l’observaient avec stupéfaction mais Akhira ne s’arrêta qu’à l’instant où elle
arriva devant la maison de Grégory, où une petite foule s’était formée près des
deux ambulances. Elle poussa sans s’excuser et rentra dans la maison. Il y avait
des personnes qu’elle n’avait jamais rencontrées auparavant, toutes asiatiques,
la famille sans doute. Elle monta immédiatement les marches et tomba nez à nez
avec Xinxin et ses parents devant la porte de la chambre ouverte de Grégory. Ils
lui lancèrent un regard choqué, elle était trempée jusqu’aux os et son visage
grimaçait de peine. Au fond, elle se doutait de la gravité de la situation
maintenant. Tout ce monde, les secouristes dans la chambre qui remballaient
leurs affaires et les visages douloureux de ses parents. La mère de Grégory fit
un pas vers elle puis prononça à peine : « Ma… » Avant de
s’évanouir. Son mari l’attrapa de justesse et Xinxin poussa un cri avant de
mettre sa main sur la bouche ; les secouristes se ruèrent sur le couple
alors que le père la posait sur le sol.
Xinxin se mit à
sangloter fort, poussant des cris d’hystérie, une femme asiatique poussa Akhira
et alla à sa rencontre la prenant dans ses bras. Et alors qu’elle avait posé sa
tête sur l’épaule de cette femme, ses yeux plongé dans le regard apeuré
d’Akhira, elle prononça pour celle-ci : « Il ne se réveille plus
Akhira ! Mon frère ne se réveille plus ! ».
Grégory était mort dans
son sommeil.
Akhira pleura en silence, les pieds douloureux, elle entra
dans la chambre de Grégory pendant qu’on s’affairait autour de sa mère évanouie
dans le couloir. Elle ferma la porte derrière elle. Les bruits des pleurs et
des voix inquiètes lui parvenaient alors qu’elle avançait vers le lit. Les
rideaux tirés laissèrent transparaitre un éclair et le tonnerre retentit
presqu’immédiatement après. Ses pas étaient lents, une odeur de bougie planait
dans l’air. Akhira regarda un instant le corps tranquille du seul homme qu’elle
n’aimerait jamais, sur le dos, la couverture remontée jusqu’au cou, comme endormi.
Ses larmes redoublèrent sur ses joues. Une migraine commençait son tintamarre
dans sa tête et ses paupières battaient comme si elle allait se rendormir. A
cet instant, la mort était surréaliste. Il dormait juste sur son lit, c’était
tout. Grégory, dormait juste sur son lit, son teint était étrange mais c’était
tout. Akhira se posa sur le sol à la hauteur de sa tête, elle baissa la tête,
sanglotant. Puis elle se redressa sur ses genoux et posa sa tête sur son torse.
Les yeux fermés, elle resta ainsi. Elle ne savait même pas quoi penser, c’était
juste irréel. D’abord, elle l’avait vu la veille, il lui avait laissé un ruban
rouge dans la boîte aux lettres, et maintenant, Grégory était mort. Juste comme
ça. Du jour au lendemain, il était mort.
Elle ne le reverrait
jamais plus à présent, comme pour sa mère. Comme ça. Tous ceux qu’elle aimait
profondément s’en allaient, comme ça. Sans qu’elle n’ait le temps de leur dire
à quel point elle les aimait. Et bien que cela paraissait soudain et irréel,
Grégory était bien partit pour de bon : sous son oreille contre sa
poitrine, elle n’entendait rien ni ne sentait aucun mouvement, son cœur ne
battait plus, son cœur ne battrait plus jamais.
Et alors qu’elle se
concentrait sur son ouïe comme espérant entendre un dernier battement, des
mains vinrent la tirer en arrière. Ses frères la forcèrent à partir, elle ne
résista pas. Elle ne prononça aucun mot.
Le choc la mortifiait
plus profondément qu’elle ne l’avait jamais été.
Sur le chemin du retour
alors que ses frères la portait presque ses jambes trainant sous la pluie, ses
pensées n’avaient aucune direction établie. Tous les souvenirs et tous les
propos s’y mélangeaient : « Hier tu étais encore à moi et aujourd’hui
tu n’appartiens même plus à toi-même ». « Est-ce que tu te serais
douté ? Y’a pas si longtemps on riait, on jouait, est-ce que tu t’en
serais douté ? » « Et ta famille avait mis tant d’espoirs en
toi ? Que va devenir Xinxin ? » « Et moi jamais plus je
n’aimerai quelqu’un. L’amour est mort avec toi Grégory. Je suis morte avec toi
Grégory ».
Les jours qui suivirent furent chaotiques.
Akhira ne sortait plus de son lit, les migraines
encerclaient son cerveau tandis que les larmes mouillaient ses oreillers. Elle
n’était plus que l’ombre d’elle-même, le ruban de soie rouge attaché à son
poignet gauche. Elle ne s’alimentait plus, son père passait des heures à
essayer de la calmer rien n’y faisait. Grégory était mort et il n’avait jamais
su à quel point elle l’aimait. Il s’était endormit comme à son habitude, et ne
s’était juste plus jamais réveillé. Au matin, Xinxin n’était pas parvenue à le
réveiller. Son cœur avait cessé de battre et aucune maladie n’avait été
décelée. C’était fini. Malek disait que c’était le destin et qu’après tout on
allait tous y passer, qu’il fallait garder la foi : « La vie sur
Terre n’est qu’un passage tu sais, on n’est pas fait pour y rester. Et les
meilleurs partent toujours en premier. »
Mais rien ne pouvait
lui faire du bien, Akhira se sentait minable pensant qu’elle ne faisait jamais
rien de bien, elle n’apportait jamais rien d’utile à quiconque. Toutes ses
pensées ramenaient au souvenir de Grégory, chaque instant passé ensemble lui
revenait en mémoire. C’était vrai et c’était irréel.
La famille de Xinxin
décida de l’enterrer dans son pays d’origine. Xinxin vint dire au revoir à
Akhira mais elles ne discutèrent de rien, elles ne firent que pleurer et Xinxin
s’en alla après l’avoir longuement embrassée.
Akhira vivait comme un
fantôme, n’étant même plus certaine de qui elle était. Plus rien ne
l’intéressait et elle ne voyait pas comment demain pouvait être un jour
meilleur.
Et puis son mal
s’aggrava soudainement quand un matin, elle se réveilla dans l’horreur :
ses jambes refusaient de bouger.
Akhira pensa ne pas
s’être bien réveillée d’abord, elle se sentait comme dans un rêve mais
lorsqu’elle se rendit compte être bien réveillée, elle hurla
instinctivement : « Au secours ! ». Elle pouvait agiter le
haut du corps mais rien n’y faisait, ses jambes ne bougeaient pas. Toute sa famille
avait débarqué dans la chambre sous ses cris, le regard horrifié, nulle ne
savait vraiment quoi faire. Malek appela de suite les urgences, son père
essayait de la rassurer, l’un de ses frères se tenait les mains sur la tête
abasourdi et un autre lui massait les pieds croyant qu’ils étaient juste
engourdis. Sa belle-mère quant à elle restait près de la porte, complétement
choquée. Akhira pleurait et paniquait : « Oh non, mes jambes, je ne
les sens plus Baba ! Je peux plus les bouger ! Voilà, tu vois voilà
encore autre chose ! »
Les secours arrivèrent
et elle fut emmenée à l’hôpital. Le soir venu, après maints examens, ses jambes
ne bougeaient toujours pas, et les médecins n’avaient aucune explication.
Physiquement tout était normal, alors ils suggèrent que le choc du décès de
Grégory était sans doute la cause de ce qu’ils disaient être une réaction
psychosomatique. En d’autres termes tout était dans sa tête. Il fallait qu’elle
se repose et sans doute que tout rentrerait dans l’ordre. Pourtant cela ne faisait
que commencer.
La famille d’Akhira était restée jusqu’à la fin des visites
à l’hôpital.
Elle avait eu un
pincement au cœur en voyant les yeux de son père bordés de larmes. Décidément,
le vieil homme ne trouvait pas de repos avec une fille comme elle, avait-elle
pensé. Elle se jura de ne plus importuner sa famille. Elle ne pouvait pas que
partager la douleur et n’apporter jamais aucun réconfort à personne. Son père
avait le corps usé par son travail physique il fallait au moins qu’en rentrant
à la maison il y trouve une sérénité. Jamais elle ne l’avait entendu se
plaindre mais elle se plaignait de tout, elle était fainéante, elle ne causait
que tracas.
Restée seule dans sa
chambre d’hôpital, Akhira tira sur la couverture jusqu’à découvrir ses pieds, elle
les fixa essayant de son mieux pour les faire bouger. Rien n’y faisait. Elle se
concentra tant qu’elle se mit à transpirer et pleurer. « Qu’est-ce qui ne
va pas encore avec moi ? Bon sang, mais bon sang ! » Elle mit
les deux mains sur sa tête en geste de désespoir. Akhira se sentait inutile et
ce n’était pas nouveau. Elle avait toujours eu le sentiment que vivre ne
servait à rien. Tout lui paraissait ennuyeux… Jusque sa rencontre avec Grégory…
mais Grégory était mort et le monde n’était plus qu’un immense terrain de jeu
abandonné à l’obscurité. Alors qu’elle se perdait dans ses pensées sombres, une
voix retentit à sa gauche, elle tourna la tête et vit une vieille femme en robe
de chambre fleurie, les cheveux poivre sel, qui se tenait debout près de la porte.
« Qu’est-ce que vous avez dit ? » demanda Akhira.
-
Ils vont bientôt être révélés au monde. Répéta la vieille femme.
-
Qui ?
-
Eux.
La vielle femme
pointait le doigt derrière elle, quand Akhira regarda dans la direction elle
sursauta de peur : des yeux rouges regardaient à travers la fenêtre. Elle
s’agita prise de panique puis tourna la tête vers la porte : la vieille
femme avait disparu. Elle tourna de nouveau la tête vers la fenêtre et une
présence se trouvait cette fois juste près du lit : exactement celle
qu’elle avait vu dans les vestiaires l’autre soir, toujours vêtue de sa
combinaison de motocross et du casque. Presque hystérique, Akhira hurla :
« Mais comment vous êtes arrivé là ! » Ses mains tremblaient
mais elle parvint à saisir le bouton d’appel sur le chevet. Elle appuya de
nombreuses fois pour alerter les infirmières, lorsqu’elle se tourna de nouveau,
la présence avait disparu.
Une infirmière, jeune
et brune, entra en trombe demandant :
« Vous allez
bien ? Que se passe-t-il ? »
Akhira bégaya puis elle
se mit à sangloter, tremblante et apeurée.
L’infirmière essaya de
la calmer sans y parvenir, un homme infirmier entra, Akhira n’entendait plus ce
qu’ils disaient ses oreilles se mettant à siffler d’un son continu. L’infirmier
sortit puis revint lui faire une piqûre.
Au bout d’un court
instant elle s’endormit.
Le lendemain, Akhira se réveilla en sursaut, sûre d’avoir
fait un cauchemar. Il pleuvait à torrent, le ciel se rayait d’éclairs menaçants
et le tonnerre grondait. Les infirmières eurent bien du mal à l’aider pour son
bain. Akhira prenait toute aide comme un affront. Elle se rendait compte de sa
dépendance à présent que ses jambes ne répondaient plus. Elle avait honte, elle
était frustrée et chaque minute passée dans cet état l’enfonçait dans la
mécréance. Elle ne voulait plus vivre. Un sentiment sombre l’envahissait, elle
se sentait vide et inanimée comme un fantôme errant sans but dans des lieux qui
ne lui appartenaient plus. Elle se
sentait étrangère en son propre corps. Elle ne voulait pas s’alimenter non
plus. Le médecin et les infirmières ne purent que très peu à ce niveau-là,
malgré leurs conseils et remontrances. Les tests disaient toujours que tout
allait bien et pourtant Akhira ne marchait toujours pas. Il pleuvait sans fin,
l’atmosphère était sombre. Akhira ne parlait que très peu quand sa famille lui
rendait visite. Quatre jours passèrent et après s’être alimentée correctement
suite à l’ultimatum du médecin, elle put rentrer chez elle.
A la maison son quotidien se résumait à dormir. Akhira
restait dans son lit, refusant de sortir sur la chaise roulante malgré les
propositions de ses frères qui promettaient que cela lui ferait du bien. Elle
ne voulait pas être vue comme une infirme par ses voisins. La chaise roulante
ne lui servait que pour qu’elle puisse aller et venir aux toilettes et à la
salle de bain.
Son état ne
s’améliorait pas. Elle sentait bien que les jours passants dans cet état, elle
devenait une charge pour sa famille. Akhira se disait qu’ils devaient
désespérer de la voir un jour marcher de nouveau et certainement, que nulle
d’entre eux ne voudrait devoir la prendre en charge à vie.
Celle qui aimait se jeter
dans les airs était devenue une charge. Ses acrobaties n’étaient plus que des
souvenirs. Monter sur une moto n’était plus envisageable. « Je suis finie.
Je ne sers à rien. »
Akhira s’était
emmitouflée dans sa couverture, la tête tournée vers le mur. Entre deux
sanglots elle écoutait la pluie battre contre les vitres de sa fenêtre. Ces
moments étaient des pauses salvatrices car toute autre pensée apportait du sel
à ses blessures. Une vie peut bien s’écrouler d’un instant à l’autre. On
pouvait être quelqu’un et en un claquement de doigts être une personne
complètement différente voire ne plus être du tout. Pourtant tout le monde vit
en prenant ses jours pour acquis.
« Quel jour nous
appartient si la nuit doit tomber de toute façon sans qu’on n’y puisse rien ?
»
La nuit tomba, elle
n’en sut rien car elle s’était endormie comme les heures défilaient sans
intérêt pour elle. Elle s’endormait, se réveillait, s’endormait. Malek la
forçait à s’alimenter, quand ça devenait compliquer, il menaçait d’appeler leur
père et comme elle se promettait de ne pas le charger de plus, Akhira finissait
par céder.
Aucun sourire ne se
dessinait plus sur son visage sauf une fois quand Malek avait lancé pour
rire : « Tu devrais être contente, au moins maintenant, t’as plus à
aller acheter du pain ! ».
Akhira ouvrit les yeux dans une chambre plongée dans le
noir. Depuis que son esprit avait commandé à ses jambes de faire grève, il lui
était difficile de se tourner dans son lit. Alors au bout d’un certain moment,
quand le côté droit de son corps n’en pouvait plus, elle se réveillait et
s’activait longuement se battant avec couverture, oreillers et jambes inanimées
pour se tourner sur l’autre côté. S’apprêtant à faire cela, elle resta quelques
minutes, emmitouflée dans la couverture, laissant juste son visage en dehors.
Elle garda les yeux
fermés sans se rendormir pour autant, quand tout à coup, elle sentit une
présence penchée au-dessus d’elle. Elle n’ouvrit pas les yeux instamment
croyant que c’était son père qui venait voir comment elle allait comme il le
faisait souvent. Mais quand ses oreilles se mirent à siffler, elle prit
immédiatement peur et ouvrit les paupières en seul geste. Elle se statufia,
trop effrayée pour tourner la tête. Elle n’entendait rien que ce bruit continu
perçant et désagréable mais cela ne l’empêchait pas de ressentir cette présence
penchée sur elle dont le souffle brulant passait à travers la couverture
diffusant une odeur nauséabonde. Elle eut la nausée, grimaçant alors que la
salive qu’elle refusait d’avaler s’accumulait dans sa bouche. « Qu’est-ce
que c’est ? Qui c’est ? » Paniquait-elle intérieurement alors
que son cœur prenait une folle allure. Elle n’en saurait rien tant qu’elle ne
se retournait pas pour le voir. Mais se retourner avec les jambes immobiles
voulait dire dix minutes de lutte puisque seul son tronc pouvait bouger. Elle
pouvait crier sinon ? Mais elle ne devait pas réveiller son père. Elle ne
devait plus jamais le réveiller. « Et puis de toute façon qu’est-ce que ça
peut bien être ce truc ? » Un fantôme ? Akhira n’avait jamais ni
cru ni eut peur de ces choses-là. Pourtant c’était bien elle qui tremblait sous
la couverture incapable de se rappeler à la raison. Elle décida que tant pis,
il fallait qu’elle se retourne, il fallait qu’elle sache ce qu’il en était. La
bouche gonflée de salive, elle se recouvra totalement de la couverture et
entreprit de se retourner. Le son dans ses oreilles continuant. Ses membres
mobiles tremblant et les autres s’entremêlant tandis que ses mains
s’affairaient, la couverture gênant ses piètres mouvements. La sueur coulant
sur son visage. Le nez perturbé par l’odeur qui s’infiltrait et retournait son
estomac. Quand elle parvint à se retourner, sa main appuya sur l’interrupteur
de sa lampe de chevet et quand elle vit une tête de bison perchée au-dessus
d’elle Akhira ne put plus se retenir et lui cracha à la figure avant de pousser
un hurlement.
Elle essaya de toutes
ses forces de se pousser vers l’arrière, sa tête cogna le mur. Malek arriva en
trombe dans la chambre et alluma la lumière du plafond. Akhira put alors
voir : la chose était vêtue de sa combinaison de motocross, mais ne portait
plus le casque, elle avait la tête d’un bison extrêmement noir aux yeux rouges,
l’air monstrueux et ses cornes étaient droites pointant vers le ciel. Le
crachat lui dégoulinant du visage. Elle savait que ce n’était pas un masque,
elle s’avait que cela n’avait rien à voir avec l’animal. Ce ne pouvait être
qu’un démon. Tout ce dont on lui parlait depuis petite et qu’elle ne croyait
pas.
La chose se tenait au
milieu de la pièce et la fixait sans dire un mot, quand Malek arriva vers elle
sans rien noté, Akhira comprit qu’il ne la voyait pas.
Malek commença à
s’asseoir sur le rebord du lit mais dû se lever immédiatement quand Akhira eu un
haut-le-cœur, se pencha et vomit.
Il sortit de la chambre
disant qu’il allait chercher de quoi nettoyer. Akhira n’eut pas le temps de le
stopper et elle se retrouva seule avec la bête.
Elle sanglota en
silence murmurant : « Voilà, tout ça c’est bien fait pour moi !
J’y croyais pas, c’est bien fait pour moi. Tout me vient maintenant, tout me
vient. » Sa belle-mère entra à son tour dans la chambre, à cet instant le
son continu cessa dans ses oreilles. Elle l’observa ahurie et demanda :
« Akhira à qui tu parles ? Qu’est-ce qu’il y a ? » Son
regard suivait la direction de celui d’Akhira mais elle ne voyait rien de tout
ce qui la terrorisait à ce point. Akhira pointa des yeux désespérés vers elle
disant : « Je vais mourir. Il va me tuer. Le démon va me tuer. »
Malek arriva avec un seau et de une serpillère entre les mains alors qu’il
pénétrait la chambre la belle-mère ferma derrière lui et le força à rester près
de la porte disant :
« Attends
Malek ! Il y a quelque chose dans la chambre avec ta sœur. »
Malek regarda sa sœur
qui le visage défait montra du doigt tremblant le centre de la chambre, où pour
lui rien ne paraissait, comme pour confirmer les dires de sa belle-mère. La
belle-mère commença à murmurer des prières joignant ses mains sur son cœur.
Akhira baissa la tête sur le vomi sur le rebord de son lit et parterre, quand
elle la releva, la chose avait disparu.
-
Il est parti ! S’exclama-t-elle.
Sa belle-mère ne
s’arrêta pas pour autant, Malek avança et entreprit de nettoyer. Quand il eut
finit, il apporta de l’eau à Akhira et un seau pour qu’elle puisse se nettoyer
la bouche et boire. Sa belle-mère l’aida à s’asseoir sur la chaise roulante et
pendant que Malek changeait ses draps, elle la serra très fort dans ses bras
murmurant : « Ne laisse jamais ces créatures prendre possession
de toi. Soit forte Akhira ! Bats-toi. Sois forte ! »
Akhira pleura entre ses
bras durant de longues minutes. Elle qui ne pensait pas possible d’avoir un
jour besoin de cette femme que son père avait ramenée du bled en substitue de
sa mère, se trouvait apaisée et réconfortée.
Elle
n’était pas folle, elle n’était pas droguée, elle n’était pas sous l’emprise de
l’alcool. Il était une heure du matin d’après ce que son portable annonçait.
Malek et sa belle-mère dormaient au salon, toutes lumières allumées comme dans
sa chambre. La porte grande ouverte au cas où Akhira aurait besoin d’aide. Elle
avait fait semblant de dormir, puis une fois qu’ils étaient sorti, elle s’était
redressée toute tremblante de peur sur son lit.
Depuis elle restait
ainsi, insomniaque et terrifiée. Akhira n’avait plus de larmes pour pleurer.
Quand son frère avait essayé de la consoler plus tôt elle avait demandé :
« Est-ce que tu crois que Kamel pourra venir me voir demain ? »
Malek avait ouvert de grands yeux d’étonnement et longuement bégayé puis
c’était sa belle-mère, qui toujours aussi cash et directe avait lancé : « Kamel
est décédé le même jour que le frère de ton amie chinoise ».
Les larmes aux bords
des yeux Akhira avait juste dit : « Oh… »
Son frère avait
rajouté : « Tu sais bien qu’il était malade depuis tout petit. »
Comme si cela changeait quelque chose.
A présent, seule dans
sa chambre, Akhira ne se reconnaissait plus. Elle était devenue si fragile en
si peu de temps qu’il lui semblait vivre une autre vie, comme si rien n’était
réel. « Où je suis ? » murmura-t-elle regardant les alentours de
sa chambre. En terre, elle savait parfaitement où elle était, mais en elle-même
comment avait-elle pu se perdre à ce point ? « J’ai toujours été une
combattante, j’ai toujours été forte, où je suis ? Hein ? Où je
suis ? »
Tous ses cap ou pas cap
qu’elle avait gagné, toutes ces bagarres contre les garçons à la cours de
récré, et maintenant où était-elle ? Même si ses jambes ne bougeaient
plus, elle n’était pas une femme faible, jamais. « Jamais ! Jamais
moi ! » Akhira ôta la couverture sur ses jambes et regarda ses pieds.
Elle pensa fort : « Bougez ! Bougez bon sang !
Bougez ! » Rien ne se passa.
Tant pis pour le
moment, ce n’était qu’une question de temps dans ce cas. Elle réessayerait
jusqu’à pouvoir se lever comme avant. Et si ce n’était pas comme avant alors
tant pis aussi, elle réorganiserait sa vie jusqu’à devenir complétement
indépendante. Ce démon, dès que sa belle-mère était entrée dans sa chambre ses
oreilles avaient cessé de siffler. Elle portait forcément en elle quelque chose
qu’il lui faisait peur et qu’Akhira n’avait pas.
« La foi
hein ? C’est vrai qu’elle prie toujours elle, tout comme baba. Tout comme
le faisait mama ». Sa belle-mère n’avait jamais montré de signe
d’affection jusque cette nuit, elle considérait Akhira comme une fainéante, et
Akhira quant à elle considérait sa belle-mère comme une femme au mauvais
caractère à qui l’on ne pouvait rien dire sans qu’elle ne fasse une moue de
dédain. Aucune d’elles n’avait laissé de chance à l’autre. Akhira tenait en
elle la place de sa mère bien au chaud et personne ne pouvait s’asseoir là.
Jamais elle n’aurait juste pensé à créer une autre place pour une autre mère.
Pourtant, cette nuit, ce qui venait de se produire prouvait bien que même les
personnes les plus dures pouvaient porter en elles, un pouvoir de destruction
massif contre les démons.
Akhira voulait ce même
pouvoir capable de protéger une ville entière comme lui avait dit Kamel,
capable de bâtir un bateau sur des centaines d’années, de survivre dans le
ventre d’une baleine, capable de survivre au feu, capable de supporter des
années d’emprisonnement injuste avant d’être fait roi, capable de diviser un
océan en deux, capable de faire marcher sur les eaux, capable d’être élu à un
voyage nocturne qui mènerait au-delà de ce que l’homme croit être sa limite.
Akhira joignait les mains sur sa poitrine et priait. Elle faisait en murmure
amandes honorables de tous ses péchés et avouait ses fautes, et avouait sa
dépendance et sa petitesse quant à l’immensité.
Plus tôt, sa belle-mère
avait juste eut à prier mais elle n’avait même pas été capable de faire ça.
Akhira sentait la fatigue la gagner mais elle résistait perdue dans ses
prières ; elle résista jusqu’à céder malgré elle s’endormant dans sa
position assise.
Deux heures plus tard, c’est une douleur au pied gauche qui la
réveilla. Akhira ouvrit les yeux lentement la douleur étant désagréable,
elle ne se rendit pas tout de suite compte de ce qu’il se passait émergeant de
son sommeil. Elle ouvrit les yeux complètement, la lumière du plafond, qu’elle
allumait rarement, était agressive. Elle battait péniblement des paupières et
dû se frotter les yeux à maintes reprises quand ayant jeté un œil sur ses pieds
qui dépassaient de la couverture, elle vit une
lumière verte dans laquelle dansait de petites particules qui en émanait.
Cette lumière émanait de tout son corps, même de ses mains qu’elle tournait et
retournait en face de ses yeux ébahis. Son coeur battait fort, d’une certaine
peur, d’une certaine incompréhension, et d’excitation. Et puis, un sourire aux
lèvres, elle n’hésita plus et sauta hors de son lit. Debout sur ses jambes, les
larmes coulaient le long de ses joues : des larmes de joie et de
soulagement. La lumière verte qui émanait d’elle semblait coller à l’air
laissant des trainées qui dansaient indépendamment puis rejoignaient son corps.
« Qu’est-ce que c’est ? » Akhira faisait attention de ne pas
faire de bruit, ne voulant pas réveiller son frère et sa belle-mère, elle
entreprit de sortir sur le toit.
Elle fit cela en un
instant après avoir jeté un œil sur l’heure affiché sur son portable : 3h00.
Elle monta sur le toit pieds nus, vêtue de son bas de jogging blanc délavé et
d’un débardeur autrefois rose. Il pleuvait à torrent mais elle ne s’en soucia
pas : la lumière verte paraissait encore plus belle sous la pluie. Il
semblait que certaines particules jaunes jouaient avec les goutes avant de les
relâcher. « Putain, je crois que ce truc est vivant ! » Akhira
s’émerveillait de la sensation piquante dans ses pieds. Elle marcha en rond,
courut de long en large, et ce n’est que quand elle sauta et n’atterrit pas
naturellement sur le sol que son excitation se trouva à son comble ! Elle
avait lévité un instant avant d’atterrir. « Je peux voler ! Putain je
crois que je peux voler ! » Il ne lui fallut pas plus longtemps pour
comprendre que les particules pouvaient la maintenir en l’air comme elle le
voulait.
Akhira en profita pour
sauter de nouveau souhaitant le faire le plus haut possible et les particules
la firent monter à une hauteur telle qu’elle en prit peur, avant d’atterrir en
douceur. « Ouais ! C’est pas vrai ! C’est dingue ! »
Elle recommença, commandant en son intérieur, sans jamais devoir le dire
autrement qu’avec son cœur, de ne pas redescendre de suite. Elle resta un
instant suspendue dans l’air, au milieu de la nuit, regardant la ville endormie.
Les particules jouaient avec les larmes d’extase qui coulaient sur ses joues.
Un bien-être intense l’envahissait et l’apaisait. Elle aurait pu rester comme
ça toute sa vie… Mais d’un coup sans crier gare, elle sentie une lourde charge
lui tomber dessus et la plaquer brutalement contre le sol.
Akhira poussa un
hurlement de peur. La charge qu’elle n’avait pas eu le temps de voir, lui
lacérait le dos avec des griffes et poussait des hurlements de bête. Elle sut
immédiatement qu’il s’agissait du démon à la tête de bison.
Plaquée sur le sol, son
poids l’empêchait de bouger et comprimait sa poitrine. Akhira ne s’était pas
préparée à ça. Les douleurs qu’elle ressentait étaient insupportables, elle
pouvait deviner les coulures de sang sur son corps. Il fallait qu’elle
réfléchisse vite. Elle commanda dans son corps un redressement sec et
brutal : en un instant elle se retrouva debout.
La bête surprise, avait
roulé sur elle-même puis c’était de nouveau mis à flotter au-dessus d’elle. Il
s’agissait bien du démon à la tête de bison, ses yeux rouges étaient encore
plus perçant dans la nuit, elle mugissait de rage, et deux ailes sombres
ressemblant à d’énormes ailes de chauve-souris battaient dans son dos, balayant
la pluie. Un éclair raya le ciel et le tonnerre retentit durant un moment
pendant lequel les deux s’observaient sans action. Akhira vit que le démon
était toujours vêtu de sa combinaison de motocross, elle
pensa : « J’ai sans doute créé un monstre ! » Kamel
lui avait expliqué qu’il arrivait un moment dans la vie où l’homme choisissait
soit sa partie sombre soit sa lumière. Akhira comprenait qu’elle devait faire
ce choix à cet instant.
Elle serra les poings,
des sanglots de rage lui piquant la gorge.
Plusieurs pensées
traversaient son esprit alors que les mains jointes devant elles, l’une
au-dessus de l’autre, les particules tournaient en rond et créait une boule qui
prenait une couleur rosée et grandissait au fur et à mesure de leur danse. La
sincérité de son cœur, les peaux sincères, les yeux sincères, les silences sincères,
la complicité inouïe et ses fautes de jeunesses récréatives. Tout se
mêlait dans sa tête ; le mal de sa solitude et son amour pour une âme
évaporée. La bête n’attendit pas longtemps avant de se jeter sur Akhira et lui asséner
un coup de poing dans l’estomac, son mugissement se répandant en écho dans la
ville. Mais les particules avaient agis comme une armure et Akhira ne vacilla
pas d’un pouce. Elle ressentie cependant, une douleur néanmoins celle-ci
n’était même pas égale à celle de son cœur noyé dans l’acide depuis Grégory.
Elle sourit tentant de
rester concentrée sur la boule de lumière que formaient les particules entre
ses mains et qui avait déjà la taille d’un ballon de football. La bête grogna
alors qu’Akhira levait la boule rose en sa direction. Le démon vola en tous
sens, ouvrant une bouche affreuse, les
yeux rouges menaçant. Akhira le suivait se préparant à lancer son arme de
destruction massive. Quand elle sentit que le moment était propice, elle lança
la boule de lumière sur le démon qui hurla de douleur, tombant à la renverse
transporté par sa force, trainé sur le sol sur plusieurs mètres. Akhira courut
immédiatement, haletante, et sauta sur son corps en fumée. Assise sur son
ventre, elle entreprit de le finir à coups de poings : un poing à gauche
dans un cri de rage et à l’esprit sa jeunesse qui défilait sous ses yeux. Une
autre toujours à gauche dans le nez et la mauvaise nouvelle du décès de sa mère
qui piquait toujours dans ses veines – fitna. Un coup de son poing droit les
particules rendant encore plus lourd son bras, et le mal de l’absence de
Grégory qui l’avait paralysée – fitna. Les larmes dans les yeux, elle se leva
de la bête agonisante et prépara une autre boule rosée, plus petite cette fois
qu’elle lui lança sur la poitrine dépossédée de tout le mal qu’elle portait en
elle. Le démon se débattait dans un feu qui l’envahissait et chaque partie de
son corps s’évaporait et disparaissait dans l’air comme on effacerait un
personnage de BD d’un coup de gomme.
Et bientôt il n’exista
plus.
Akhira s’installa sur le rebord de l’immeuble, l’orage
faisant rage, la lumière verte se dissipa petit à petit. Elle la regarda
s’atténuer puis disparaître complément de ses mains et ses pieds, récupérant
son souffle et ses esprits.
Alors vivre c’était ça
en vérité : combattre en soi, contre son propre mal, gagner ses parties de
combats. « Les gens ne se prennent pour des warriors que dans leurs jeux
vidéo dans la vraie vie ils n’appliquent rien du concept du combat. Mais le mal
est présent lui à chaque instant près à nous faire faillir. » Son corps
devait être une arme affûtée prête à frapper l’ennemi, son esprit devait être
au plus haut de ses capacités pour fomenter la résistance et la défense, et
connaitre son environnement en son entier lui permettrait de mieux régner sur
lui. Il lui fallait acquérir tous les savoirs ; manger pour se nourrir de
ce qui maintenait le corps en forme, bouger en ce sens, communiquer avec toutes
les créatures de son environnement et respecter la nature de chacune d’elle.
Akhira n’avait plus à
s’en vouloir de ne pas être ce que tout le monde voulait qu’elle soit en
dehors, c’était dedans qui était le plus important.
« Kamel avait
raison la foi peut tout ».
Elle vivrait sur Terre dans
l’attente de sa réunion avec Grégory.
Quand le jour se leva et qu’elle sonna à la porte de
l’appartement, son père ouvrit, il resta un instant statufié face à sa fille,
pieds nus, dégoulinante de pluie mais bel et bien debout.
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