L'OISEAU DE NUIT
La chaleur du
bar et le brouhaha enveloppaient Khalifa depuis peu.
Il était assis
au comptoir de ce bar parisien toujours aussi bondé, du huitième arrondissement
de paris. Et comme en plus il pleuvait un peu dehors et qu’on était samedi, ça
bousculait de partout. Il se demandait le sourire au coin de la bouche ce que
les gens trouvaient de si attirant en ce lieu où la tasse de café coûtait dix
euros alors qu’il n’est pas mieux fait qu’à la bonne vieille brasserie de son
cousin Jabari en banlieue dans le quatre vingt douze. Il ne se le demandait pas
vraiment, puisque c’était évident ; les gens venaient là juste parce que
c’était Paris huitième.
Khalifa
termina sa tasse d’une traite et reposa le verre, clignant des yeux. Il avait
de plus en plus de mal à les garder ouvert – il s’en rendait compte tout à
coup, pris d’une certaine panique. Se redressant sur sa chaise il passa sa main
sur sa barbe naissante, et là, ses yeux se posèrent sur le miroir en face de
lui. Entre les bouteilles étalées sur les étagères il eut une vision horrible
de lui. Un homme noir charismatique de vingt-neuf ans qui en paraissait
quarante avec cette barbe qui lui donnait l’air de ne pas s’être lavé depuis
une éternité – alors qu’en vrai ça ne faisait que deux jours, avant cela il
avait essayé quand même – portant un costume sombre, et une chemise bleu foncé
déboutonnée et défraîchie.
Ses joues
étaient creuses, des cernes formaient des cratères sous ses yeux et de gros
traits d’une intense fatigue ridaient son front. « Ça y est, je meurs »
pensa-t-il sincèrement une larme à l’œil. Alors, il se sentit très lourd, comme
tiré vers le fond, lourd même sur sa chaise. Il détourna les yeux du miroir et
se passa la main sur le visage, se donnant des petites claques pour être sûr
qu’il ne s’endormait pas.
A cet
instant, une main se posa gentiment sur son dos, et il en reçu un étrange
frisson.
Khalifa fit
pivoter sa chaise sur sa gauche et découvrit là une belle métisse qui lui
souriait. Elle paraissait jeune, environ vingt cinq ans, les cheveux tirés en
arrière. Son nez était européen mais sa bouche était pleine, africaine, et ses
yeux noirs avaient une forme asiatique.
Elle resta
debout près de lui sans dire un mot d’abord, l’observant.
Khalifa pensa
qu’il avait une touche, il supposait que la belle jeune femme l’avait
silencieusement observé dans son coin et qu’à présent elle venait l’aborder.
Elle était drôlement belle, mais là franchement, il n’avait pas la tête à ça.
La jeune
femme qui l’observait toujours pouffa et se mit à rire doucement avant de se
ressaisir et d’annoncer d’une voix forte pour se faire entendre par-dessus les
rires et la musique de fond : « Je ne suis pas venue à vous pour ce
que vous croyez monsieur CAMARA. » Khalifa souleva les sourcils, étonné de
voir qu’elle le connaissait. Car pour lui, sur le coup du moins, elle ne lui
rappelait rien ni personne. Non, il était quasi certain de ne pas l’avoir vu
auparavant, il s’en serait rappelé sinon, ça c’est sûr.
- Ex, excusez-moi
je, remettez-moi, là je ne vois pas. Dit-il.
- Nous ne
nous connaissons pas. Du moins pas encore. Sim m’a parlé de vous.
- Qui
ça ?
- Simon,
votre psy.
- Oh. Oui,
vous êtes venu avec lui, je ne le vois pas.
Khalifa
regardait alentour.
- Il n’est
pas venu. C’est juste moi. Répondit la jeune femme, ouvrant les bras comme si
elle s’offrait.
- Ah ?
Il se passa
la main sur le visage, réprimant un cri de rage et lança dans un rire
ironique :
- Alors je
n’ai plus qu’à aller me coucher dans ma tombe, ça évitera bien des peines à mon
entourage !
La jeune
femme qui avait remit ses mains dans les poches de son imperméable gris foncé
noué à la taille, affichait un air de compassion. Elle le regarda un moment
puis d’un coup, elle lui dit :
- Je
m’appelle Rokhia.
Khalifa secoua
la tête de dénégation, comme si elle lui avait fait une proposition qu’il
refusait.
- Ecoutez,
je, laissez tombez Rokhia. Je ne suis pas intéressé. J’ai d’autres soucis en ce
moment et franchement je n’ai pas la tête à ça.
- Je vous
l’ai déjà dit Khalifa, je vous le répète, je ne suis pas là pour ça. Et
contrairement à ce que vous pensez je suis pour le moment la seule personne qui
puisse vous aider à retrouver le sommeil et par la même occasion votre job et
votre gentille petite vie.
Khalifa eut
soudain l’air intéressé par ce que Rokhia avait à lui proposer.
- Ok, co,
comment vous faites ?
- Suivez moi.
J’ai loué une chambre dans un hôtel non loin d’ici. Nous y allons en courant,
il pleut encore dehors.
Khalifa
hésita. Il se demanda s’il s’agissait d’une blague, et malgré son scepticisme,
il la suivit jusqu’un petit hôtel dans un arrondissement voisin.
Tout le temps
où il courut derrière elle, il se demandait se qu’il foutait là, courant sous
la pluie parisienne à suivre une jeune femme en imper. Jusqu’où était il donc tombé ?
D’ordinaire c’était aux femmes de lui courir après.
Lui, Khalifa
CAMARA, beau gosse à la peau ébène, qui déjà à son âge gagnait quatre vingt
pourcent de ses procès depuis un an, chez Mission, célèbre cabinet d’avocats.
Un homme qui
du tout-pour-être-heureux passait au tout-pour-rester-en-vie, quitte à suivre
une inconnue nommée Rokhia dans un hôtel pas cher un samedi après midi.
Ils
arrivèrent essoufflés à l’hôtel, Rokhia demanda la clé de la chambre qu’elle
avait loué pour une day-use et ils montèrent à pied jusqu’au premier étage
chambre 11.
- Et ben vous
voyez en plus on à une chambre à chiffre double, ça peut nous porter bonheur.
Lança-t-elle gaiement en ouvrant la porte.
- Mouais.
Répondit Khalifa, sans conviction.
L’hôtel était
simple, du bois partout et une odeur de grenier pour aller avec.
Il y avait un
grand lit dans la chambre, une télévision fixé en hauteur, une fenêtre derrière
un rideau blanc très léger et des rideaux mauve foncé tirés, une petite commode
où reposait un téléphone et la télécommande de la télévision. Les toilettes et
la salle de bain se trouvaient sur le palier.
- Allez vous
allonger. Ordonna Rokhia.
Khalifa
s’exécuta comme un enfant obéissant à sa maman. Il se disait qu’après tout
faire la bringue pour la dernière fois avant de crever n’était pas une mauvaise
idée.
Il n’en avait
pas vraiment envie mais Rokhia devait être une pro – elle savait sans doute
motiver un homme…
Khalifa était
dans le lit, machinalement il alluma la télévision et coupa le son comme il le
faisait souvent chez lui. Il avait tout enlevé sauf son caleçon et s’avisait de
l’odeur bestiale qui se dégageait de lui. Un instant, il eut honte, puis il
s’en remit. Il regarda Rokhia retirer son imperméable gris ; elle portait
un simple chemisier blanc et un jean noir. Elle alla tirer la petite chaise et la
placer à sa droite près du lit. La fixait sans dire un mot. « Arrêtez de me
mater, je vous ai déjà dit que je n’étais pas venue à vous pour ça !
» Lança Rokhia en s’installant sur la chaise.
-
Alors ? demanda Khalifa.
- Dormez.
- C’est une
plaisanterie ! cria-t-il.
- Non. Je
n’ai ce genre d’humour.
- Donc votre
plan c’est de me tuer ? Ou plutôt, me forcer au suicide.
- Khalifa. Je
sais que vous ne me connaissez pas et je vous remercie pour la confiance que
vous m’accordez aveuglément, même si je sais que c’est en partie dû à votre
désespoir, mais je vous assure que je suis là pour mettre fin à votre tourment
et pour rien d’autre que cela.
- Je veux
bien vous croire mais dites-moi comment. Quels, quels sont vos capacités ?
- Mes
capacités sont surréelles.
- Vous êtes
une exorciste ?
- Non. Vous
n’êtes pas possédé vous êtes suivi par une âme qui cherche une issue.
Vous savez
elle est beaucoup plus à plaindre que vous.
- Je ne crois
pas. Cette chose n’est pas à plaindre, elle est démoniaque, elle me saute
dessus dès que je ferme les yeux pour dormir.
- Ça vous
l’avez cherché. Qu’elle idée d’aller dormir dans sa voiture au milieu de la
nuit juste à un endroit où on a déterré le cadavre d’une adolescente ?
- J’étais
allé voir un client et au retour j’étais trop fatigué. J’ai préféré m’arrêter
pour dormir un peu.
- Résultat
depuis cette nuit vous ne dormez plus du tout !
- Vous auriez
préféré que je meure d’un accident de voiture ?
- Sûrement
pas, mais je vous signale qu’il y a une auberge à un kilomètre du lieu.
- Ouais, ben
ça je ne m’en suis souvenu que trop tard. Et puis ça suffit arrêtez vos
réprimandes ! Je croirai entendre ma mère. Ce qui est fait est fait.
Maintenant, je veux juste que l’esprit de cette adolescente arrête de me
martyriser.
- Je suis là
pour ça.
- Comment ça
se fait que vous ayez ces, ces, c’est quoi d’ailleurs ?
- Je vous
l’ai dit, ce sont des dons…
Khalifa
regarda Rokhia un instant sans en dire plus. Il n’avait jamais vraiment cru en
ces choses-là. Il était persuadé que ces choses qu’il subissait étaient dû à un
trauma quelconque, un truc psy. Comme ce voisin dans son enfance qui du jour au
lendemain avait commencé à entendre des voix. Après, il avait juste fallu lui
donner des cachetons, et des thérapies depuis… « Et ça marche
vraiment ? »
- Chaque
expérience est unique, je ne peux pas dire à l’avance mais on va essayer.
Dormez, et je verrai ce que je peux faire avec ce que je sais.
Rokhia se
voulait rassurante, et par sa voix, et par son visage compatissant.
- Je ne peux
pas dormir Rokhia, là c’est, c’est chaud. Rétorqua Khalifa qui sentait la peur
l’envahir.
- Si vous
pouvez. Fermez les yeux, et dormez.
- Non, je
vous assure.
- Ecoutez,
vous avez du sommeil à rattraper non ?
- Oui mais…
- Alors allez
y ! Sinon je ne peux rien faire pour vous.
D’un geste
brusque, Khalifa baissa la couverture et montra ses affreuses cicatrices sur
les cuisses ; elles ressemblaient aux griffures d’un animal sauvage,
profondes et longues.
- J’ai vu
pire. Recouchez vous.
Il se
replaça.
- Et
apparemment ça ne vous empêche pas de croire que c’est cette tarée la victime.
Pourquoi ? Pourquoi elle m’en veut à ce point ? Ce n’est quand même pas
parce que j’ai osé m’assoupir sur sa tombe ?
Rokhia lui
jeta un regard d’impatience, il était évident qu’il était trop apeuré pour
dormir, elle allait devoir l’aider. Elle se leva de sa chaise et tira un sachet
plastique de la poche de son jean, elle prit une poignée de la poudre marron s’y
trouvant et lança avant la souffler sur son visage : « Bonne nuit
Khalifa ! Et bonne route pour la suite ! »
Le lendemain matin, à son réveil,
Khalifa ne se souvenait plus de rien.
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